Quand un rêve devient un film. Dans la veine onirique des certains Altman précédents (That Cold Day in the Park et Images), ce sublime poème à la féminité, se déroulant dans la Californie désertique des années soixante-dix, évoque Persona d’Ingmar Bergman et annonce Mulholland Drive de David Lynch.

Non, Robert Altman n’a pas réalisé que des grandes chroniques polyphoniques où des personnages de rien font les grands tous de l’existence. Oui, par le passé, il a plongé les «femmes de ses rêves» dans des eaux troubles et signé d’inquiétantes étrangetés qui ne ressemblent à pas grand-chose de connu dans sa filmographie. Construit par Bobby en réaction à ceux qui murmuraient à l’oreille de leurs voisins cinéphiles qu’il était plus intéressé par les performances visuelles de ses films choraux ultra virtuoses – cumuler le maximum d’informations et de personnages en un temps record sans donner de réelle importance à la psychologie tordue de ses personnages –, Trois femmes a toujours contredit cette énormité critique en s’attachant à trois femmes tourmentées, aux prises avec leurs névroses secrètes autour des piscines bleues, paumées dans un désert jaune, un peu rouge, écrasé par le soleil et remué par la poussière.

Avec son visage unique et ses expressions précieuses de petite fille à la recherche du grand méchant loup, Shelley Duvall a la beauté triste des âmes esseulées. Déconnectée, fragile, compatissante, plaie d’amour inconsolable, elle traîne son allure fantomatique, sa mine singulière, dans des paysages arides qui ne veulent pas d’elle. Kubrick n’aimait apparemment pas beaucoup l’actrice; cela ne l’a pas empêché de la repérer dans ces Trois femmes et de la torturer pendant le tournage de Shining. Ensuite, il y a Sissy Spacek, sortant d’une expérience chez Malick (Badlands) et surtout souffre-douleur d’une poignée d’étudiants glabres dans Carrie, by De Palma. On a alors l’impression d’assister à un prolongement obscur de son personnage torturé, lui aussi fantomatique, bizarre, en quête de quelque chose et d’on-ne-sait-pas-quoi. Enfin, Janice Rule, la plus énigmatique des trois pas drôles de dames. Enceinte, elle dessine des figures mythologiques au fond d’une piscine vide. Sous le calme ambiant, tout plein de mystères que l’on va élucider. Ou pas. Voilà donc les trois grâces de Robert Altman.

Réalisé à la fin des années 70, ce film intimiste, très beau et très troublant, plonge ses personnages – et nous avec – dans les gouffres humains. Objet envoûtant, racé, construit à l’abri des modes et des conventions. Deux ans avant, Nashville (pas moins de 24 personnages différents sur fond de music country et d’élection présidentielle) préfigure un autre objet non moins phénoménal taraudé par les secousses sismiques et les dérèglements comportementaux: Short Cuts, adaptation du roman de Raymond Carver. Une figure stylistique qu’il a fini par faire sienne, conclue avec The Last Show, film mélancolique et nostalgique, aboutissement d’une filmographie riche, dans lequel on continue de croire alors que tous les espoirs sont caduques (la mort incarnée par Virginia Madsen, rôle faussement anecdotique). Un dernier film en forme de «show must go on» qui faisait singulièrement écho à Nashville, comme pour dire que la boucle était bouclée, que les gens biens existent malgré tout et que les cons resteront toujours cons.

On l’a souvent taxé de misogyne, feu Bobby. Certes, dans son cinéma, il aimait épingler les manies maniaques et autres névroses de ses personnages féminins. Mais pas seulement – pensons à Short Cuts (Andie McDowell); Cookie’s fortune (Glenn Close); Gosford Park (Helen Mirren) ou encore Dr T. et les femmes (l’un des plus beaux rôles de Farrah Fawcett au cinéma, en pleine régression infantile). Trois femmes explore sans masque le côte «féminin» du cinéma d’Altman. Les deux premières (Shelley Duvall et Sissy Spacek) se sont connues en travaillant dans le même sanatorium et sont depuis devenues amies et colocataires; la troisième cherche un sens à sa vie à travers l’art minéral. Ces personnages trempés à la nervosité engluée sont reliés par le motif de l’eau (importance du bleu) dans un contexte chaud (importance du jaune) avec comme centre névralgique du récit les piscines emplies d’eaux troubles et, en creux, des éclats de rire, des cris silencieux, des chuchotements malaisants, des baignades alanguies où les gênes et les désirs rongés se mêlent. Expérience pas évidente, on en convient. Architecturé de manière obsessionnelle autour du nombre 23 (23 passages musicaux, 23 miroirs), ce film, brumeux, rempli de flous, ne révèle pas immédiatement ses atouts. Mais passé l’effort initial, le spectateur est gratifié d’une étude de caractères sensible et profonde où la composition des plans répond dans une étrange harmonie aux inquiétudes des personnages. Où chaque femme cherche une renaissance ou alors attend une naissance. L’eau, c’est le liquide amniotique (l’enfant attendu) comme le lieu d’expression artistique (la piscine vide devient un lieu d’exposition). La piscine, c’est le lieu des décombres où l’on cherche son identité. Ou encore le catalyseur des tensions. Les reflets et les miroirs symbolisent, eux, la recherche d’un double fusionnel (on remarquera d’ailleurs que chaque élément fonctionne de concert) en même temps qu’ils traduisent le dédoublement de personnalité.

Là où Altman est le plus fort, c’est dans sa capacité à nous berner. Car s’il s’attache à moins de personnages, ce n’est pas pour autant qu’il ne travaille plus en longs plans remplis d’informations et de détails avec des compositions souvent élaborées. A chaque tentative explicative ou trop explicite, Altman répond par l’allusif, le doute, l’inexpliqué, laissant le spectateur remplir les zones d’ombre tout seul comme un grand. C’est aussi par ces remous oniriques qu’il parvient à cerner au plus près les vérités intimes de ses personnages. Shelley Duvall, Sissy Spacek et Janice Rule, femmes-actrices-épouses au départ déstabilisées, se sont transformées sous nos yeux en mères plus ou moins épanouies dans un univers en phase de maturation. Il en a rêvé (Trois femmes est parti d’un songe); elles l’ont fait (c’est devenu un film). Sinon, on cite souvent Sonate d’Automne comme source du September, de Woody Allen. Mais Bergman a également influencé Robert Altman dans ces portraits de fleurs en éclosion. Trois femmes renvoie ouvertement à Persona, d’Ingmar Bergman, jusque dans la construction narrative (le basculement au deux tiers du récit) et la relation intense amour/haine entre deux des trois femmes. Le thème de l’onirisme, peu exploité au cinéma à l’époque, trouve ici l’une de ses illustrations les plus belles et les plus diaphanes. Altman a tout travaillé pour créer une atmosphère cotonneuse, à la lisière du fantastique, que ce soit dans la répétition des événements (en cela, nous sommes proches du rêve comme chez Resnais & Robbe Grillet où les personnages se croisent infiniment dans les mêmes ruines) ou dans la longue scène de rêve qui intervient dans le cours tranquille du récit (seul élément que Altman a regretté par la suite qui fonctionne pourtant magistralement à l’écran). La conclusion, extrêmement déconcertante pour l’époque, l’est encore aujourd’hui. Comme si les secrets de ces Trois femmes n’étaient pas encore percés à jour. Comme si Altman lui-même partageait à l’époque ce trouble Antonionien qui consiste à ne pas pouvoir «identifier une femme». Comme si finalement le trouble lui allait bien. A nous aussi. C’est l’un de ses films les moins connus, c’est pourtant l’un de ses meilleurs. La réhabilitation est urgente.

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