Après une longue absence, JC Chandor, l’un des cinéastes américains actuels les plus brillants, revient sous la bannière Netflix avec son film le plus formellement et financièrement ambitieux: Triple Frontière, une relecture sophistiquée du film d’action et de braquage. On avait un peu peur pour lui, on avait tort: parcours (toujours) sans faute.

PAR MORGAN BIZET

Margin Call, All Is Lost, A Most Violent Year. La crise des subprimes en huis-clos, un survival en pleine mer, un anti-film de gangster classieux et néo-classique. En seulement trois films, tous différents, de 2011 à 2014, le réalisateur et scénariste JC Chandor est devenu un des noms les plus excitants du cinéma américain. Un cinéma en apparence minimaliste, accordant une énorme place à l’écriture mais qui ne cache aucune misère en terme de réalisation. Bien au contraire, de la tension des champs-contre champs de Margin Call aux clairs obscurs de A Most Violent Year, Chandor a déjà prouvé son incroyable savoir-faire de metteur en scène.

Triple Frontière (dispo sur Netflix le 13 mars) arrive donc cinq ans après son dernier film, et la mue du cinéaste semble se poursuivre. Avec l’économie de Netflix et le soutien de Mark Boal à l’écriture, scénariste des derniers Kathryn Bigelow, Chandor prend des risques et nous revient là où on ne l’attendait pas : le film d’action, avec en prime un casting haut de gamme et fort en testostérone.

Attention, l’auteur de Margin Call ne nous fait pas pour autant un épisode de Fast and Furious, mais avouons que son équipe de gros bras – Oscar Isaac, Ben Affleck, Charlie Hunnam, Pedro Pascal et Garrett Hedlund – a une sacrée gueule. Ici le scénario est plus simple qu’à l’accoutumée. Soit Santiago « Pope » Garcia, un ex-marine à la tête d’une unité militaire privée qui fait appel à ses anciens compagnons de guerre pour abattre un narcotrafiquant très influent, Lorea, et par la même occasion récupérer une partie de son butin. Une mission dangereuse qui prend place au cœur de la jungle, à la frontière de trois pays sud-américains : le Paraguay, le Brésil et l’Argentine.

Une limpidité qui n’est pas un mal pour autant car Chandor et Boal vont déjouer les pistes de leur actioner pour retrouver le survival de All Is Lost version Cordillère des Andes, et surtout lorgner vers l’immense Sorcerer de Friedkin pour poser une ambiance pesante au milieu de la roche, de la glace et de la boue. C’est la force d’un film qui brouille joliment les pistes pour éviter l’imitation et la redite. Si Chandor ne va pas jusqu’à reproduire une scène aussi folle que celle du pont suspendu de son modèle, il offre quelques superbes moments de bravoure entre des séquences de dialogues ou contemplatives. Mieux, à la manière de A Most Violent Year, le réalisateur déjoue les pronostics et désamorce la potentielle grandiloquence de certaines situations. Le meilleur exemple reste la scène de braquage/exécution au milieu de la jungle, quand les protagonistes se retrouvent assaillis par les sbires de Lorea. Tout est filmé de leur point de vue, tuant les ennemis un à un de façon froidement professionnelle, serpentant dans la demeure de manière stratégique pour ne laisser aucune chance à leurs cibles. La lumière est quasi absente, étouffée par la pluie incessante et les murs sombres de la maison. Les ténèbres accompagnent Santiago et ses hommes, et dévorent leurs assaillants.

Triple Frontière est bien une œuvre ténébreuse. Lors des rares minutes américaines du film, lorsque Santiago cherche à enrôler ses amis, on y voit un pays désenchanté, une terre peu accueillante pour ses anciens défenseurs. On préfère se faire démonter la figure sur des rings d’UFC pour désinhiber son âme anesthésiée. Le rêve américain vendu aux vétérans n’est que précarité et dépression. Triple Frontière est encore une fois un film d’une Amérique en crise. Ces soldats ne sont plus ceux portant fièrement la bannière étoilée. Il n’y a plus que l’argent qui les anime et les rêves d’une vie ailleurs.

En cela, la mission de Pope, Redlight, Ironhead et consort ne pouvait qu’échouer. L’appât insatiable du gain les condamnera. Ces 250 millions de dollars trop lourds à tracter en hélicoptère à travers les montagnes, c’est tout le poids de leur cupidité et de la culpabilité des bains de sang causés qu’ils traînent comme un boulet. Leur fuite prend alors logiquement des airs de traversée des enfers. Avec en climax cette course-poursuite désespérée et surréaliste vers l’océan en pick-up qui oppose l’unité à des ados munis de fusils. Féroce, impressionnant, drôlement fichu et parfois prévisible, Triple Frontière est un film haletant de bout en bout, terriblement noir et désenchanté et qui confirme l’importance et la singularité de JC Chandor.

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