Sous les auspices de Nietzsche, du disco et du patinage artistique, Patricia Mazuy signe le portrait d’une adolescente Ă  la fin des annĂ©es 70.

PAR JEREMIE MARCHETTI

1994 : pour les beaux yeux d’Arte, Chantal Poupaud commande une anthologie de moyens-métrages ayant pour thème l’adolescence à travers les décennies. Neuf films, d’une durée approximativement d’une heure, s’enchaînent, tous réalisés par des réalisateurs différents. Se pressent aux portillons André Techiné, Chantal Akerman, Olivier Dahan, Olivier Assayas, Claire Denis, Emilie Deleuze, Cedric Kahn, Laurence Ferreira Barbosa et enfin Patricia Mazuy. Pour les détails, il est toujours bon de savoir que Philippe Garrell, Jean Claude Brisseau et Jacques Doillon se retireront du projet, et que certains films connaîtront une carrière salle dans leur version longue, comme le très remarqué Les roseaux sauvages, L’eau froide ou Trop de Bonheur.

Bien que rediffusé à la fin des années 90, la série a disparue tristement des radars, excepté les survivants rattrapés par leur sortie cinéma. Si on lui a remis, et c’est déjà ça de gagné, le léopard de Bronze à Locarno, le film de Patricia Mazuy fut catalogué parmi les vilains petits canards du lot. Sans surprises, c’est non seulement le meilleur de tous, mais c’est aussi le plus chaos. Chaud, froid, valse entre Nietzsche et des baguettes de pain, patinoire de la mort et de l’amour. Attention, c’est beau.

Un bus, des garçons, des filles. On dragouille, on lit le dernier OK. Dans un confort propre Ă  la comĂ©die de mĹ“urs, Travolta et moi dĂ©bute comme un Diane Kurys des familles (pas de mĂ©prise : Diabolo Menthe c’est très bien). Deux ados attirent l’attention, Nicolas, chevelu, hautain, sĂ»r de lui, dĂ©gaine quelque part entre Depardieu et Donnadieu, Christine, petite brune qui parle trop fort quand elle s’engage sur John Travolta face Ă  sa copine bonne poire. Quand elle ne parle plus, elle se voit sur les pistes disco, longe le slip de Tony Manero. TravoltĂ©e, elle travolte. Sur un pari, Nicolas, le nez dans Ainsi Parla Zarathoustra, donne un rendez-vous Ă  la fangirl. Et ça tombe bien, une boum Ă  lieu aussi le mĂŞme jour. HĂ©las pour Christine, ses parents boulangers partent en week-end, l’obligeant Ă  tenir boutique. Dans sa fureur et sa rĂ©siliation, l’adolescente tente pourtant de mener Ă  bien sa rencontre galante. Mais la tension monte, les larmes aussi. Et l’on percute doucement que Patricia Mazuy va nous emmener autre part que sur des chemins douillets, filmant nerveusement des scènes Ă  priori banales.

Cette longue séquence où Christine, qui doit gérer ses montées d’impatiences et de chagrins au milieu d’adultes pressés d’acheter leur pain trois francs-six-sous, résume à elle seule ce qu’est l’adolescence : devoir confronter des états d’âmes monstres dans un monde d’adultes opaques et envahissants. D’ailleurs, la mésaventure de Christine pourrait être à elle seule une parabole de l’âge ingrat, de ses mystères et ses horreurs : entre le désir et la révolte, tout corps prend feu. Volontiers apocalyptique, étonnement morbide, Travolta et moi n’en oublie pas l’inconscience et la part de rêve, à l’image d’une b.o brassant Bee Gees, Nina Hagen, Joe Dassin et The Clash (annonçant une génération aussi rageuse que désenchantée). Sans doute parce qu’à ce moment la vie ressemble aussi bien à une chanson punk qu’à un slow sirupeux sans avenir.

Avec une fluiditĂ© qui manque Ă  un cinĂ©ma français devenu bien trop statique, Patricia Mazuy nous balance Ă  la figure des jeunes performances incroyables (et très souvent uniques), en particulier une Leslie Azzoulai sidĂ©rante, traversant tous les Ă©tats de rage et de mĂ©lancolie que l’on connaĂ®t Ă  cet âge lĂ . En une journĂ©e, la pauvre Christine aura traversĂ© tout un monde, toute une vie, abandonnĂ©e dans un dernier plan dĂ©sespĂ©rĂ© et Zulawskien en diable. «Quand tu sens ma bouche, tu ouvres les yeux…»

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