Après deux années de gestation, un tournage étalé sur plus de dix mois et une présentation de ses épisodes 4 et 5 au dernier Festival de Cannes, la série évènement de NWR arrive enfin sur Amazon Prime. Projet le plus ambitieux du réalisateur de la trilogie Pusher, Too Old To Die Young est un néo-noir monstrueux courant sur 13 heures, scindées en 10 épisodes. Une œuvre qui enchantera les amoureux du Danois exilé à Hollywood, et confortera la position de ses détracteurs les plus farouches.

PAR MORGAN BIZET

Ceux qui pensaient que la formule du cinéma de NWR allait nécessairement évoluer en se frottant à une structure sérielle, seront vite fixés: TOTDY est du Refn exacerbé à l’excès. Comprenez que la série – ou plutôt le long-métrage, tel que NWR l’a conçu – fait fi du découpage et de l’écriture que l’on rencontre habituellement dans les productions audiovisuelles. Pas de cliffhanger, peu de développement des personnages, une intrigue qui avance à tâtons, ce qu’on a vu des cinq premiers épisodes de TOTDY confirme la mue du cinéma de NWR entamée avec Only God Forgives et poursuivie dans son chef-d’œuvre, The Neon Demon.

Dialogues minimalistes, style outrancier et dilatation du temps sont bel et bien au menu. TOTDY est une expérience parfois vaine et crispante, mais souvent étrange et fascinante, qui laisse son spectateur hébété. NWR continue de mettre en scène des territoires filmiques glacés, cruels et vidés d’émotion, un monde cadavérique où les corps sont beaux et les interactions sont superficielles, comme si les personnages vivaient constamment dans une pub de parfum. L’ultra violence est l’unique finalité vers laquelle peut tendre cet univers.

NWR ne filme plus que des tigres se dévorant entre eux. Le sexe, omniprésent à travers la prostitution et la pornographie, ou encore la relation intime et interdite entre Martin, flic mi-véreux mi-justicier de 30 ans, et Janey, lycéenne de 17 ans, n’est jamais filmé frontalement, ou autrement que par le biais de la violence, du crime et de l’immoralité. Le L.A. de TOTDY n’est plus celui de Drive, qui laissait encore de la place au lyrisme par le biais d’une brève idylle, mais celui de The Neon Demon, peuplé de créatures dévorantes et cannibales, à l’affût des dernières traces d’innocence existantes sur Terre.

Dans TOTDY, cette innocence est incarnĂ©e par Nell Tiger Free, qui reprend en quelque sorte le rĂ´le d’Elle Fanning. Par ce transfert, on passe Ă©galement de la sphère de la mode Ă  celle de l’art, mais Refn ne les diffĂ©rencie pas, la superficialitĂ© de la première ayant consumĂ© la seconde. Janey est l’ultime survivante d’un monde perdu, et doit faire face Ă  une galerie de personnages dĂ©nuĂ©s de toute humanitĂ©. Les rues de L.A. sont sordides, peuplĂ©es de nĂ©ons et de phares de voitures hypnotiques, symboles du règne de l’image et des artifices.

Seul Martin semble pouvoir être sauvé. Miles Teller reprend la figure chère à NWR du héros mutique dont la virilité est mise à mal, et autrefois portée par le coincé Ryan Gosling. L’acteur, avec sa belle gueule cicatrisée qui ravive le souvenir des détectives hard-boiled des films noirs des années 1940 et 1950, y apporte des nuances. Sa quête d’ambition tourne peu à peu vers la quête morale.

The Neon Demon a en tout cas fait des ravages dans le cinĂ©ma de Refn. Derrière le caractère programmatique que dĂ©gage souvent la sĂ©rie – ses plans interminables et magnifiques de Darius Khondji, sa narration et son dĂ©coupage statique – elle nous rĂ©serve quelques surprises. Il y a d’abord cet Ă©pisode 2 entièrement dialoguĂ© en espagnol, sur fond de règlements de compte de cartels et de fantastique typiquement mexicain. Ou bien un Ă©pisode 3 subitement bavard et introduit par une musique extraterrestre de Cliff Martinez, dont le score teintĂ© de nappes d’ambient et de dĂ©crochage est une vĂ©ritable rĂ©ussite. Ou enfin, ces scènes aberrantes qui parsèment les Ă©pisodes 4 et 5, oĂą l’on peut voir des policiers crier «fascism», telles une foule de Superbowl en dĂ©lire, et une course poursuite surrĂ©aliste dans le dĂ©sert californien, qui met Ă  fin Ă  ses promesses de spectaculaire Ă  cause d’un vĂ©hicule Ă©lectrique vidĂ© de sa batterie.

Bien qu’on doute que la série ne bouge d’un iota dans sa suite et fin, TOTDY nous a déjà distillé son venin au terme de ses cinq premiers épisodes. A la manière de David Lynch avec Twin Peaks The Return, NWR a le mérite d’ébranler le petit monde des séries, devenu quelque peu standardisé depuis l’intronisation des géants du streaming. Une affiliation qui prend d’ailleurs ici tout son sens, tant TOTDY paraît être une relecture du Los Angeles cauchemardesque de Lost Highway et Mulholland Drive à la sauce Refn. TOTDY est une œuvre de maniériste extrême, qui frôle l’autosuffisance, mais imprime la rétine de son spectateur, en la brûlant de la lumière ardente de ses néons.

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