[TODD SOLONDZ] “Le libre-arbitre est une illusion”

0
43

TODD SOLONDZ. RÉALISATEUR. “FEAR ANXIETY AND DEPRESSION” (1989); “BIENVENUE DANS L’AGE INGRAT” (1995); “HAPPINESS” (1998); “STORYTELLING” (2001); “PALINDROMES” (2004); “LIFE DURING WARTIME” (2009); “DARK HORSE” (2011); “LE TECKEL” (2016)


INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Dans Palindromes, un personnage sort cette phrase : « les gens ne changent pas ». Elle résume un peu ce que vous essayez de nous dire au gré de vos films. Êtes-vous d’accord avec cette idée que, si les gens changent d’apparence, ils restent les mêmes toute une vie?
Todd Solondz : Cette phrase a une vraie signification pour moi. Effectivement, je suis d’accord avec ce que dit le frère de Dawn lorsqu’il s’adresse à Aviva dans Palindromes. Cela étant, je ne vois pas les choses de manière aussi excessive et nihiliste. En dépit de l’absence de libre-arbitre, il y a des possibilités infinies de paramètres qui sont données aux gens pour évoluer. Vous devenez un adulte lorsque vous comprenez vos propres limites. Beaucoup de gens pensent que dans la vie de tous les jours, je suis quelqu’un de foncièrement pessimiste. Je ne me perçois pas comme tel. Réaliser est un processus de création mais aussi de découverte. A chaque nouveau film, j’apprends sur les autres et sur moi-même : Où suis-je ? Qui suis-je ? Où je vais ? C’est très facile de me réduire à quelqu’un de misanthrope. Il y a de la cruauté dans ce que j’écris, mais ce n’est pas être volontairement cruel que de montrer cette cruauté-là.

Vous avez cherché à rectifier le tir de Happiness avec Storytelling, où l’un de vos personnages participe à un documentaire et se fait humilier lors de sa projection. A ce moment-là, vous lui rendez son humanité…
Todd Solondz : Cette scène que vous décrivez, inspirée de Bellissima (Luchino Visconti, 1951), repose sur le malentendu que peuvent générer certaines scènes dans mes films. Le personnage a de la peine en voyant les gens se moquer de lui mais ça va l’aider à grandir, à perdre son innocence et à devenir quelqu’un de plus riche. Tous les délires superficiels de star – vouloir la célébrité, passer à la télévision – seront oubliés. Quand j’écris, je me rends compte que parfois la réalité est plus cruelle que mes fictions. J’ai de la compassion pour mes personnages même si la comédie et le pathos sont intrinsèquement liés. Ce n’est pas de la moquerie, je ris à l’incontrôlable force de la cruauté humaine. Dans la vie de tous les jours, on entend des histoires atroces et vous pouvez adopter deux solutions : soit vous cacher dans un lit sous des draps pour pleurer, soit en rire. Je préfère en rire et en jouer. Mes personnages ont des névroses mais ils sont toujours sauvés par une forme d’ironie. Dans la scène où Charlotte Rampling et Ciarán Hinds se rencontrent, je ne m’attends pas à ce que le spectateur éclate de rire, même s’il y a l’esprit d’une comédie étant donné que ce que le personnage masculin raconte n’est qu’un mensonge. En même temps, je sais à quoi la société le réduit, je connais ses besoins et je perçois sa malédiction. Parfois, ça me gène que les spectateurs rient aux dépens des personnages. Et puis il y a différentes formes de rires et différents publics.

Qu’est-ce qui a provoqué chez vous une évolution du sarcasme à une forme de mélancolie?
Todd Solondz : Il y a quelques années, un collégien bourré m’avait dit à la fin de Happiness qu’il avait adoré, en particulier le père pédophile parce qu’il violait des enfants. A ce moment-là, je me suis dit : «Mon dieu mais qu’est-ce que j’ai fait?». On ne peut rien faire. Dans Storytelling, la scène de sexe avec Selma Blair est effroyable et en même temps ironique : je peux concevoir qu’on la trouve drôle. Dans la deuxième partie, l’enfant qui tyrannise la femme de ménage d’origine mexicaine est le produit de son éducation. Ce qui me le rend pathétique, c’est qu’il n’a aucun sens de la compassion parce qu’on ne le lui a jamais appris. La femme de ménage est la seule personne à qui il peut parler. Chacune de ses phrases est ponctuée par des interrogations. Ces situations sont tristes, mais pour ma défense, je dirai que la tristesse est chimique chez moi.

De la même façon, comment ont évolué vos personnages?
Todd Solondz : Dans Life During Wartime, seul le personnage joué par Charlotte Rampling est inédit dans mon univers. Les autres sont tous reliés à mes précédents films aussi bien Happiness que Bienvenue dans l’âge ingrat. Life During Wartime est une combinaison voire une variation. Je n’essaye pas de me répéter, je m’amuse à explorer de nouvelles significations. Ce dont je me rends compte, c’est que ce que je raconte est de plus en plus politique. Le fait que l’on retrouve des personnages n’a pas plus de signification que ça. C’est juste que je m’amuse, j’aurais très bien pu faire différemment. Même si Dawn s’est suicidée au début de Palindromes, je peux la ressusciter dans un autre. J’ai voulu retravailler avec l’actrice Heather Matarazzo, qui jouait Dawn dans Bienvenue dans l’âge ingrat à plusieurs reprises mais elle, non. Cela ne m’empêche pas de créer mes propres règles et, pourquoi pas, de la ramener dans un de mes prochains films. Ce sont des caractères. Je dois juste veiller aux émotions. Je pense qu’un spectateur qui ne connaît aucun de mes films peut parfaitement comprendre Life During Wartime. Je veux avoir une marge de manœuvre comme j’aime jouer sur l’impression de déjà-vu. Au cinéma, j’aime qu’un cinéaste me surprenne et non pas qu’il m’emmène dans une direction que je connais déjà.

Comment dirigez-vous vos comédiens?
Todd Solondz : Je leur demande de ne pas être ironiques ou comiques. Sinon ça tue l’ironie. Je m’occupe de l’ironie, je leur laisse la part émotionnelle pour que les sentiments des personnages paraissent réels. Aux sœurs, je leur demande par exemple de croire sincèrement en l’amour ou la haine que chacune peut porter à l’autre. Plus elles veulent s’aider, plus elles blessent. C’est un ressort comique d’une tristesse et d’un aveuglement absolus. Je pense que le personnage de Trish est plus intéressante dans Life During Wartime que dans Happiness parce qu’elle exprime des doutes sur sa vie, son éducation, son mari. Par rapport à son enfant, elle ne sait pas comment réagir : préfère-t-elle dire la vérité, à savoir que son père est pédophile, ou simplement qu’il est mort ? De la même façon que je ne sais pas comment je réagirai en tant que père.

Est-ce que vous avez été tenté de reprendre les comédiens originaux de Happiness dans Life During Wartime?
Todd Solondz : Le résultat aurait probablement été très différent. Pour commencer, si j’avais utilisé les mêmes acteurs, ils auraient mûri en même temps que les personnages. Je ne recherchais pas cette profondeur. J’aime beaucoup Dylan Baker mais j’adore aussi la gravité qu’apporte Ciaran, sa démarche de fantôme. Je ne pense pas que Dylan aurait su faire ça. De la même façon que la popularité de Phillip Seymour Hoffman n’aurait peut-être pas convenu. Je voulais reconsidérer son personnage. Je suis allé dans une direction différente. Paul Reubens est très différent de Jon Lovitz et possède un passif très lourd. Il y a une ironie dans le fait que son personnage collectionne des cds – il en a probablement un de Pee-Wee Herman. J’ai eu une liberté que je n’aurais peut-être pas eu en reprenant les anciens acteurs.

Dans Life During Wartime, on aperçoit une affiche de I’m not there, le film de Todd Haynes sur Bob Dylan, qui reprend le principe de faire interpréter un même personnage par différents acteurs?
Todd Solondz : C’est vrai que beaucoup de gens nous confondent tous les deux. Et dans les retours que j’ai de Life During Wartime, cette affiche revient souvent. La vérité, c’est que nous devions couvrir le mur et on voulait une affiche de cinéma. On s’est dit qu’un lycéen serait peut-être fan d’un film comme celui-ci. Autrement, il y a un parallèle évident entre Life During Wartime et I’m not there dans le fait que différents acteurs incarnent le même personnage et que mon chef-opérateur a également travaillé sur ce film de Todd Haynes. Mais, pour être totalement franc, je ne m’attendais pas à ce qu’il génère autant de commentaires.

Pour revenir sur Storytelling, la rumeur veut qu’une troisième partie très cul avec James Van Der Beek manque aux deux autres segments et qu’elle aurait été censurée. Est-ce exact?
Todd Solondz : Il existe bel et bien une troisième partie, un épilogue de seulement deux minutes. Dans Storytelling, beaucoup de scènes ont été coupées au montage. Comme dans Happiness ou dans mes autres films. On a beaucoup parlé de cet épilogue parce qu’il y avait James Van Der Beek et qu’il est très populaire. Dans mes autres films, j’ai supprimé des passages avec des acteurs aussi importants. Pas parce qu’ils étaient mauvais mais parce que leurs personnages ne correspondaient plus à la structure artistique que j’avais du récit. A chaque fois, j’essaye de m’organiser pour que ces scènes ne disparaissent pas de la table de montage. Mais rien à faire, je déborde toujours…

Comment jugez-vous votre Ă©volution depuis Happiness?
Todd Solondz:
Je ne pense pas avoir changé. En revanche, le monde a évolué, de manière exceptionnelle. Internet a complètement bouleversé notre rapport au monde et répond à toutes les frustrations du monde moderne (solitude, incommunicabilité…). Facebook et Twitter sont des véhicules parfaits pour favoriser l’égo, combler les manques et faire croire aux autres que vous avez une vie passionnante… Donc, non, il n’y a rien de choquant dans Dark Horse mais je n’ai pas fait ce film pour séduire un plus large public. Vous savez, j’aimerais que ce film soit accessible et surtout qu’il cartonne au box-office. Mais comment voulez-vous qu’à l’heure du téléchargement sur Internet, les gens aient envie de se risquer à aller voir un petit film indépendant comme Dark Horse? Je n’y crois pas trop.

Depuis Palindromes, vous ne vous contentez plus de vous mettre en scène à travers des doubles. Vous filmez aussi des fantômes…
Todd Solondz:
Je prends de plus en plus de plaisir à pervertir les codes usuels de la narration. C’est ma manière d’apporter des nuances. Ainsi, dans Dark Horse, le personnage incarné par Donna Murphy apparaît dans les moments où Abe, le protagoniste, hallucine. En fait, cette femme lui ouvre les yeux, le sort de sa bulle autiste et le confronte au monde extérieur. C’est le contrepoint idéal de la mère, jouée par Mia Farrow, qui, elle, a tendance à cloîtrer son fils. C’est un personnage positif, armé des meilleures intentions, mais son influence n’en demeure pas moins toxique. Elle le traite comme un petit garçon, notamment dans le rapport à l’argent et dans un rapport exclusif, presque castrateur. Mais il y a quand même de l’amour, une volonté de bien faire. Cela me touche beaucoup. Dark Horse parle de l’obligation de grandir, même si on n’en a pas envie.

Comment est venue l’idée de réunir Christopher Walken et Mia Farrow pour jouer les parents dans Dark Horse?
Todd Solondz:
Christopher Walken était partant dès le départ et il aimait beaucoup ce personnage de père à côté de ses pompes, aveuglé par la réussite et l’argent. Mia Farrow, elle, était plus sceptique. Elle ne voulait plus tourner au cinéma mais son fils, qui connaissait mes films et les appréciait beaucoup, l’a convaincue de repasser devant la caméra. Je suis très fier d’avoir réussi à les convaincre…

Dans Le Teckel, c’est la première fois que vous abordez aussi frontalement la mort dans un de vos films, non?
Todd Solondz: Il est vrai que, pour la première fois, la mort est le sujet de mon film. Je ne sais pas pourquoi. A la base, je voulais vraiment faire un film de chien. Ce n’est qu’à partir du moment où j’ai commencé à écrire les différents segments que c’est devenu un film plus sombre et moins enjoué sur la mortalité.

Dans Bienvenue dans l’âge ingrat (1995), vous donniez à voir l’adolescence de Dawn Wiener. Palindromes (2004) s’ouvrait par son enterrement et finalement, vous l’avez ressuscitée dans Le Tequel.
Todd Solondz: Depuis Palindromes, j’attendais l’opportunité de lui offrir une trajectoire plus heureuse. En fait, je n’ai jamais été aussi romantique que dans Le Teckel. Il y a un espoir pour Dawn et peut-être que ça peut marcher avec ce mec. En tant que cinéaste, je me réserve le droit de créer d’autres vies. Dans la vie de tous les jours, nous n’avons qu’une seule vie mais au cinéma, on peut offrir à un même personnage la possibilité de vivre plusieurs vies. C’est un peu comme le yin et le yang : j’avais une autre vie à lui proposer, je ne voulais pas laisser Dawn morte, je voulais lui laisser d’autres possibilités.

La fin de Bienvenue dans l’âge ingrat où Dawn chante autre chose que ses camarades traduisait une évolution positive non?
Todd Solondz: Cette fin est plus ambiguë. Si vous vivez cette adolescence, vous pouvez devenir plus fort ou bien vous êtes détruit. Dans Palindromes, je propose la version où elle est détruite. Dans Le Teckel, il y a le romantisme salvateur.

Parlons de ce travelling sur les déjections canines.
Todd Solondz: Oui, c’est une référence à Week-end de Jean-Luc Godard (1967). Ce travelling dure, dure, dure. Si je l’avais fait durer une petite minute, les gens auraient trouvé que c’était une blague. Mais le fait que ça dure avec la musique de Debussy, ça exprime la mortalité du teckel. Le but avec ce travelling consistait à provoquer une émotion différente que le simple rire.

Le casting est assez fou. Vous les connaissiez tous avant de les diriger?
Todd Solondz: Non, pas personnellement. Tracy Letts qui joue le père de l’enfant est un dramaturge et je connaissais les films ayant été adaptés de ces pièces. Julie Delpy avait toutes les qualités pour jouer cette mère affreuse (il affiche un immense sourire). Quant à Ellen Burstyn, c’est une actrice généreuse, elle a toujours conservé l’image d’une personne chaleureuse depuis Alice n’est plus ici (Martin Scorsese, 1974). Je voulais lui faire jouer quelqu’un d’aigri. J’ai eu un coup de foudre pour Zosia Mamet, que j’avais découvert dans Girls.

Ce qui est beau dans Le Teckel, c’est que vous donnez une vraie profondeur à des personnages a priori superficiels.
Todd Solondz: J’ai toujours nourri des sentiments ambivalents envers mes personnages. Je comprends ceux qui me trouvent trop dur avec eux. Mais la tendresse dont vous parlez, je pense juste qu’elle est plus visible aujourd’hui. Je ne ferais pas Bienvenue dans l’âge ingrat ou Happiness de la même façon aujourd’hui. J’ai du mal à être objectif sur mon travail mais ce qui est sûr, c’est que plus vous vieillissez, plus vous connaissez la nature humaine. Vieillir, cela ne signifie pas que l’on change, ça signifie surtout que l’on voit plus clair et que l’on va à l’essentiel. On n’est pas différent, on devient soi-même. Jeune, on veut croire à la possibilité que l’on peut changer de vie. Grandir, c’est faire le deuil de cet espoir. C’est a priori pessimiste, ce que je raconte, mais je ne crois pas au choix, de même que je ne crois pas au libre-arbitre. Le choix est une illusion, mais on peut en revanche découvrir des choses sur soi, notamment sur ce que l’on est capable de faire.

Dawn Wiener dans Bienvenue dans l’âge ingrat, le documentariste loser joué par Paul Giamatti dans Storytelling… On est toujours tenté de faire des liens entre vos personnages et vous.
Todd Solondz: Justement, il ne faut pas essayer de me voir à travers tel ou tel personnage. Quelqu’un qui me connait bien sait que je suis éloigné par exemple de ce prof joué par Danny DeVito. Ce n’est pas dépourvu d’intérêt ce qu’il raconte sur la technique du «What if, then what?» au moment d’écrire un scénario. Je suis moi-même enseignant et je vois bien à quel point les étudiants se battent avec la narration. Mais il est meilleur prof que scénariste, c’est un artiste raté et les étudiants se moquent de lui. Or, ce mec n’est pas juste une blague, ce qu’il raconte est avant tout une forme d’intégrité. J’ai beaucoup d’empathie pour les personnages dans Le Teckel: pour l’enfant, pour Dawn, pour ce prof ou pour la grand-mère et sa petite fille. Ce que dit Le Teckel au fond, c’est qu’une vie sans rêve, c’est une vie triste.

Il n’y a plus de freaks dans vos films.
Todd Solondz: Oui je sais, je suis décevant.

Diriez-vous que vous êtes plus intéressé par l’humain par la dimension politique dans Le Teckel?
Todd Solondz: La dimension politique est moins forte dans Le Teckel. Il y a bien une scène politiquement connotée, c’est celle avec le groupe Mexicain. Au départ, elle ne devait pas être politique mais avec ce qui se passe aux États-Unis et avec la menace de Donald Trump, elle le devient. Vous avez de la chance de vivre en France. Aux États-Unis, nous vivons dans une logique de société capitaliste et donc consumériste. C’est très compliqué quand vous êtes fragile. Aussi, la solitude est plus grande quand vous cherchez du sens dans un monde aussi superficiel.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here