Un mois après sa première diffusion le 20 mars, Tiger king (Au royaume des fauves) a été vu par 64 millions de spectateurs dans le monde*. Le confinement dû au Covid-19 a joué un rôle certain dans le succès récent de Netflix, mais il ne suffit pas à expliquer le phénomène médiatique généré par ce documentaire que personne n’attendait.

A première vue, le sujet part de l’attrait pour les fauves aux Etats-Unis, qui se manifeste aussi bien chez les collectionneurs que chez un public avide de ce genre d’attractions. Le fantasme n’est pas nouveau: à la fin des années 70, le cinéaste Neil Marshall avait imaginé de tourner un film de fiction dans le ranch où il avait collectionné des dizaines de lions. Le résultat, ROAR, est resté célèbre pour ses accidents, notamment le moment Melanie Griffith se fait à moitié arracher le cuir chevelu en direct et celui, hors champ, où le chef opérateur Jan de Bont a été scalpé de sorte qu’il a fallu 220 points de suture pour le recoudre. Peu après, au début des années 90, le duo Siegfried et Roy a fait fortune au casino Mirage de Las Vegas avec leur spectacle combinant magie et fauves, jusqu’au jour de 2003 où un tigre blanc a attaqué Roy sur scène et a failli le tuer, mettant un point final au spectacle qui rapportait des millions de dollars. Tout le monde sait donc que les fauves sont dangereux. Même un chat domestique devient fou périodiquement, et sans prévenir, il peut vous mordre jusqu’au sang, simplement parce que c’est dans sa nature, comme le scorpion qui pique la grenouille. De la même façon, un tigre de 200 kilos vous arrachera le visage sans préavis, malgré ses marques d’affection répétées.

Ce doit donc être un mélange d’inconscience et d’excitation qui explique l’attrait des Américains pour les fauves, exploités comme des peluches géantes dispensatrices de câlins proportionnels. Du même coup, ces «grands chats» sont devenus beaucoup plus nombreux en captivité qu’en liberté. C’est ainsi que Tiger King introduit ce qui semble le sujet du documentaire: les collectionneurs de grands chats aux Etats-Unis. Ils se connaissent, parfois il s’entraident, la plupart du temps ils se font concurrence avec plus ou moins d’agressivité. Ils ont presque tous en commun un appétit démesuré pour la publicité. Le plus pittoresque d’entre eux, qui deviendra très rapidement le pivot de la série, est Joe Exotic (son vrai nom, Schreibvogel, est imprononçable). Il a monté un parc d’attraction rempli de félins au coeur de l’Oklahoma, avec pour principal argument de vente la possibilité pour les visiteurs de caresser des bébés tigres. Mais la vraie attraction est lui-même, qui adore se mettre en scène en tant que redneck, gay, polygame, obsédé par les armes à feu, habillé en cow-boy et coiffé d’un mullet (comme Jean-Claude Van Damme dans Chasse à l’homme) avec des mèches blondes. A première vue, il est drôle, mais sa façon de régner sur son petit royaume l’est moins: en dictateur caractériel, il recrute ses employés parmi les ex-taulards, chômeurs, toxicos ou désespérés de tous poils, et les jette aussi vite qu’il les a engagés, non sans les avoir insultés et humiliés. La plupart se consolent d’un salaire de misère au contact des grands chats qui leur procurent un incomparable apport de dopamine.

Obsédé par sa propre promotion, Joe Exotic se fait filmer constamment pour alimenter son blog. Mais son narcissisme a commencé à prendre des proportions démentielles lorsque le producteur Rick Kirkham, flairant la mine d’or, a passé un contrat avec lui, pour produire sur place une émission de télé réalité destinée à filmer l’équipe qui était justement en train de le filmer. Et lorsque les caméras de Netflix sont arrivées pour filmer Kirkham, il y avait trois niveaux d’observation superposées! Exotic fait aussi de l’élevage, vendant à ses concurrents les jeunes tigres nés dans son zoo. Ses coûts de fonctionnement sont élevés, ne serait-ce que pour alimenter les bêtes qui ont besoin d’un apport minimum de viande par jour, ce qui chiffre assez vite. Pour limiter les frais, Exotic récupére de la viande périmée dans les supermarchés de la région. Et quand il y a trop de tigres à nourrir, il en tue discrètement quelques-uns en prétextant qu’ils sont malades.

En montrant l’interaction avec les concurrents, le documentaire suggère qu’ils sont tous confrontés aux mêmes problèmes, et qu’ils les règlent chacun à sa façon. L’un de ces forains est Kevin «Doc» Antle. Il dirige une réserve de 20 hectares en Caroline du Sud remplie d’espèces rares, surtout des fauves, sous prétexte de préservation. Sa principale source de profit lui vient des safaris qu’il organise pour 400 dollars par personne, plus 150 dollars la photo avec des animaux (les photos privées sont interdites). Plus rigoureux et professionnel que Joe Exotic, Antle exploite lui aussi ses employés, mais d’une manière qui apparente son organisation à une secte. D’ailleurs le nom qu’il s’est attribué «Baghavan» est un titre de vénération qui veut dire très modestement dieu. Ses disciples donc, généralement bénévoles, s’engagent à travailler 18 heures par jour 7 jours sur 7. Les animatrices qui font le lien entre les chats et le public ont été sélectionnées pour leur apparence sexy, et la série insinue qu’elles servent aussi d’esclaves sexuelles au gourou. Aucune ne s’en plaint, parce qu’en dehors du travail, qui a ses bons côtés (les chats), elles savent trop bien que leur choix est limité.

Et puis, il y a Carole Baskin, l’ennemie jurée de Joe Exotic. Son zoo situé en Floride se veut un refuge pour animaux abandonnés et elle se présente comme la «mère Theresa des fauves». En fait, elle tire comme les autres ses bénéfices de la billetterie, et fonctionne elle aussi avec des bénévoles, mais ses résultats sont moins performants et ses installations mal entretenues. Comme les autres, Baskin est folle de publicité, et passe ses journées à alimenter son blog qui attire des centaines de milliers de visiteurs. Prétextant la défense des animaux, elle a pris pour cible Joe Exotic qu’elle dénonce sans arrêt aux autorités officielles et privées, l’accusant de maltraitance, d’élevage et de vente illégale de bébés tigres. Elle le sait d’autant mieux qu’elle a fait exactement la même chose. Entre elle et Exotic, la guerre a pris des proportions délirantes lorsque Exotic a exploité un épisode ténébreux de la vie de Baskin: la mort de son deuxième mari, un milliardaire qui a mystérieusement disparu en 97 sans laisser de traces, jusqu’à ce qu’il soit déclaré mort cinq ans plus tard, laissant sa veuve hériter de sa fortune. Joe Exotic affirme qu’elle a tué son mari et donné ses restes à manger à ses tigres. Il en a fait une vidéo en engageant une sosie de Baskin. Ce n’est qu’un des étapes de l’escalade.

Loin de cette démence, le documentaire s’attarde brièvement sur un ancien gangster qui collectionne les fauves comme Javier Bardem dans Cartel. L’homme a fait de la prison pour ses activités de trafiquant de drogue à Miami, et il a servi de modèle en partie à Tony Montana dans Scarface. Mais comparé aux autres dingues, il fait preuve d’une retenue singulière, probablement parce que son expérience avec la justice lui a enseigné que tout ce qu’il dit peut être retenu contre lui. De fait, il manie la litote avec une maîtrise admirable, notamment lorsqu’il évoque l’épisode qui a inspiré le découpage à la tronçonneuse dans le film de De Palma: «Cet accident n’aurait jamais dû arriver, c’est le résultat d’un malheureux concours de circonstance». Et il ajoute, alors qu’on ne lui a rien demandé: «Ce n’est pas moi qui ai opéré la scie circulaire». De tous les collectionneurs de chats, il a l’air le plus normal et équilibré. C’est probablement pour cette raison qu’il disparaît très vite.

La série est montée de sorte à faire grimper la tension entre les principaux protagonistes en balançant à chaque épisode des révélations qui défient la vraisemblance. D’ailleurs, il est probable que les réalisateurs Eric Goode et Rebecca Chaiklin aient navigué à vue au fil de leurs découvertes, modifiant leurs priorités en fonction des opportunités. Avec des méthodes à la limite de la déontologie (ils ont beaucoup recours à l’insinuation sans preuve), ils restent invariablement fidèles à leur parti pris qui consiste à accentuer les aspects les plus outrageux de leur sujet, et d’évacuer ou de minimiser tout ce qui ne l’est pas. Il faut dire qu’il n’y a pas besoin de pousser Exotic pour assurer le spectacle en tirant au pistolet sur des poupées gonflables à l’effigie de Carole Baskin, ou en faisant campagne comme candidat à la présidence des Etats-Unis ou, deux ans plus tard, pour être gouverneur de l’Etat. Mais à côté des provocations, il y a aussi la réalité choquante: le gardien Saff qui se fait dévorer la main pour une seconde d’inattention, les confessions effarantes des multiples maris d’Exotic dont l’un porte sur sa dentition les traces de sa toxicomanie, tandis qu’un autre se suicide accidentellement. Sans oublier Jeff Lowe, un «investisseur» de Las Vegas, ancien repris de justice, qui fait main basse sur le zoo d’Exotic, avec l’aide d’un entourage d’escrocs et de truands. Son arrivée sonne un nouveau chapitre fait de coups montés, d’incendies crapuleux, de trahisons, de guet apens, qui mèneront à l’arrestation et à la condamnation de Joe Exotic, entretemps devenu Joe Maldonado-Passage, d’après les noms de ses deux derniers maris légitimes.

Si la moitié de ce qui est montré avait été inventée, on n’y aurait pas cru, et surtout, les images n’auraient pas eu la même puissance sans les vrais visages de ces personnages incroyables mais ancrés dans la réalité. Il y a dans le code génétique de la série une parenté certaine avec l’émission de Trump The apprentice, qui met en scène l’ambition, le narcissisme et la compétition, sans oublier l’humiliation pour les losers. La seule différence, c’est que l’action se passe au pays des rednecks. Le retentissement de Tiger king en dit long sur l’Amérique dont une partie de la population est tellement au bord de la misère qu’elle saute sur la moindre occasion d’obtenir sinon une parcelle de gloire, au moins une activité motivante. C’est le cas des bénévoles qui se font exploiter au nom de leur passion pour les bêtes. Il est très clair qu’ils n’ont aucune sympathie pour leurs employeurs, ou en tout cas pas pour Joe Exotic dont la cruauté et le narcissisme aveuglant ont été les instruments de sa chute. Il a été condamné en janvier 2020 à 22 ans de prison principalement pour infractions multiples aux lois sur les animaux, et accessoirement pour suspicion de tentative de meurtre par procuration.

La série a cartonné au point de générer des phénomènes de pop culture. Alors que certains personnages se sont relocalisés à l’autre bout du pays après le démantèlement du zoo d’Exotic, ils se font repérer quand ils vont faire leurs courses, et sont sollicités pour poser sur des selfies. Sur les réseaux sociaux, les internautes jouent à celui des personnages dont ils se sentent le plus proche. Des sondages sont organisés sur le thème Carol Baskin a-t-elle vraiment tué son mari? Des pronostics sont lancés pour savoir quel acteur jouerait quel personnage dans une adaptation de l’affaire au cinéma. Un épisode supplémentaire a été diffusé avec des interviews de quelques uns des rescapés: Saff Saffery, le gardien qui s’est fait amputer la main en 2013; John Finlay, l’ex-mari qui s’est fait remplacer ses dents rongées par la methamphétamine; sans oublier Jeff Lowe, l’«investisseur» fortement soupçonné d’avoir savonné la planche de Joe Exotic pour lui subtiliser son zoo. Comme le sous-entend la conclusion, l’affaire est loin d’être finie.

1 COMMENTAIRE

  1. Cette série documentaire est incroyable, perso je recommande. Je ne connaissais absolument pas ce sujet, et j’espère que cela encouragera les pouvoirs politiques et grandes instances à militer pour le bien être animal.

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