Ceux qui ont vu ce téléfilm d’anticipation post-apo diffusé sur la BBC ne s’en sont jamais remis. En France, si tous les téléfilms pouvaient ne serait-ce qu’avoir un centième de sa puissance, alors plus personne n’irait au cinéma.

Threads relate les effets d’une guerre nucléaire au Royaume-Uni et montre la survie de la population, réduite à la petite ville de Sheffield. Le récit démarre deux mois avant l’attaque et se termine treize ans après l’apocalypse. Entre temps, c’est l’enfer. Comme toujours dans ce genre de films, la réussite réside dans la superposition de l’intime et du collectif. L’intime, ce sont deux familles liées par l’histoire d’amour entre deux adolescents, obligés de se fiancer suite à une grossesse imprévue. Ce cas de figure uchronique (quelles auraient été les retombées s’il y avait eu une guerre nucléaire dans les années 80?) génère une réflexion intéressante: comment assurer les besoins d’un nouveau-né dans un contexte de récession économique ? Le collectif, c’est ce que l’on apprend en filigrane, à travers un poste de radio ou des informations divulguées en pointillé, petit à petit, comme l’émergence d’une invraisemblable vérité. En pleine guerre froide (les pays qui relient l’URSS et les États-Unis payent pour cette discorde du pouvoir), on apprend tel le bruit d’une rumeur lointaine que l’Union soviétique a envahi l’Iran et que les États-Unis, en accord avec le Royaume-Uni et leurs alliés, comptent préparer une riposte militaire. Le gouvernement réquisitionne les autoroutes et des manifestations éclatent pour protester contre l’implication du pays.

Face à cette menace exponentielle contre laquelle personne ne peut plus rien, le spectateur réalise les conséquences médicales, sociales, écologiques et surtout humaines d’une guerre nucléaire, faisant passer le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui à une société médiévale en convalescence. Ce qui est très fort et très dérangeant dans Threads, c’est la capacité du réalisateur Mick Jackson à générer une urgence inédite avec des lieux communs: les magasins pillés, la nécessité des provisions, les exodes urbains, la profusion irrespirable de petits films alarmistes, la perte de contrôle aveugle. Usant des artifices chers à la fiction tout en visant le vérisme, Threads prépare au pire, tout en ayant une longueur d’avance sur nous. Ce n’est même plus alarmiste parce que ça n’a pas le temps de l’être: c’est déjà mort. Raviver de telles émotions relève du coup de maître, quelque part entre La bombe, de Peter Watkins – qui lui aussi était commandé par la télévision -, et Requiem pour un massacre, de Elem Klimov, le plus grand film de guerre de tous les temps. A tel point que l’on se demande comment celui qui en est le responsable ait pu se laisser avoir des années plus tard par la machinerie Hollywoodienne en signant des babioles aussi inoffensives que Bodyguard et Volcano. Ici, Mick Jackson ne s’embarrasse pas du superflu, va droit à la blessure, au cœur de la désolation.

Le point d’orgue reste la dernière demi-heure, d’une intensité grotesque, qui propulse dans un univers post-apocalyptique, sans tomber dans les dérives distractives des post-nuke italiens et australiens des années 80. Il y a juste une nature stérile, une chute de la température, des enfants monstrueux, des bribes d’effroi et de haine, des torrents de corps décharnés et un goût de cendre dans la bouche. Cette partie définit la science-fiction en renvoyant au mystère ontologique et en donnant la possibilité de recomposer le monde aux antipodes d’une logique naturaliste, comme si tout le réel du film reposait sur le constat d’une disparition de la fusion entre l’homme et la nature. C’est ça, la vision d’un futur proche: une volonté de privilégier l’affect contre la règle, la sensation contre la signification, le mystère contre le sens. Tout ce qui fonctionnait dans la première heure (casting anonyme, souveraineté formelle, puissance évocatrice) prend une dimension encore plus impressionnante à l’écran. On peut aussi y voir une sorte de poésie de l’apocalypse (tout commence et recommence par les enfants) qui cherche l’abandon du spectateur, trahit le tragique de l’existence et le scepticisme du mystère de la création. C’est dans ces derniers battements de cœur d’un monde dont on ne sait s’il survivra que Threads puise toute sa démesure. La puissance d’un regard répond à la détresse d’un cri muet. La conclusion – vers laquelle la narration converge de manière maladive – est ce que l’on peut imaginer de plus effroyable et de plus traumatisant.

Réalisation: Mick Jackson. Scénario: Barry Hines. Avec: Karen Meagher, Reece Dinsdale – Docufiction – 1h50 – 1984

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