On a vu The world is full of secret de Graham Swonu Ă  deux reprises: au Champs-ElysĂ©es Film Festival, puis au Smells like teen spirit festival. Il fallait bien deux visionnages pour comprendre toute la grandeur et la gĂ©nĂ©rositĂ© d’une telle Ĺ“uvre. Mais aussi la digĂ©rer. C’est lĂ  oĂą le grand cinĂ©ma atteint une certaine folie, marquant comme un coup de couteau, laissant une cicatrice qui ne s’effacera jamais. Un film qui repose, certes, sur un concept – celui de jouer sur l’imagination du spectateur -, mais qui ne vient jamais ĂŞtre un tour de force gratuit. Non pas un pur objet festivalier bon seulement pour Ă©branler les p’tits cinĂ©philes curieux mais une Ĺ“uvre Ă  chĂ©rir et Ă  protĂ©ger. Et osons-le, dans cet Ă©lan de lauriers qu’on lui dresse, avouer qu’il s’agit peut-ĂŞtre bien lĂ  d’un des meilleurs films d’horreur qu’on ait vus rĂ©cemment.

Une femme se rappelle un Ă©vĂ©nement tragique survenu une nuit d’Ă©tĂ©, dans une banlieue amĂ©ricaine en 1996. Cinq adolescentes passent la nuit Ă  se raconter des histoires morbides, en se dĂ©lectant des dĂ©tails les plus sinistres. Alors que la nuit s’obscurcit, leur jeu prend une dimension de plus en plus dramatique dans le monde rĂ©el. Le film ravive ces moments angoissant de notre jeunesse oĂą l’on s’amusait Ă  se raconter des histoires pour ce faire peur la nuit. Mais en filigrane, c’est bien l’exploration d’un royaume de l’adolescence, en rĂ©sonance avec les tumultes sombres du monde qui se narre dans ce film troublant.

Dans un rĂ©cent article Ă©crit par le rĂ©alisateur lui-mĂŞme, il explique que si le film se dĂ©roule en 1996 c’est pour deux raisons. La première est due aux souvenirs de la dĂ©couverte du cinĂ©ma et de la violence liĂ©e aux annĂ©es 1990, et le second reprĂ©sente la cĂ©lèbre annĂ©e de la sortie de Scream de Wes Craven. Ă€ cet Ă©gard, comment ne pas rapprocher The world is full of secret à Craven qui pensait inexorablement que le film d’horreur est un conte de fĂ©es, et que Scream comme le film de Graham Swon repose la mĂŞme idĂ©e d’une «frayeur» viscĂ©rale et imaginaire – jouant sur l’invisibilitĂ© et la peur de voir surgir le mal de n’importe quels coins du cadre. Mais Ă©galement aussi dans ces personnages principaux fĂ©minins actifs du teen movie horrifique.

Ancré dans un pur minimaliste, une grande partie du film se joue en plan fixe et séquence (la plus longue séquence dure 35 minutes!) et dans un lieu unique, ce qui permet de nous rappeler que le cinéma est capable de dire autant de choses avec si peu. Comme dans le récent A ghost story (David Lowery, 2017), soit tu adhères au film, soit du détestes et tu passes les 1h30 les plus longues de ta vie. La beauté de la mise en scène repose sur cette poétique de la durée, un temps qui s’écoule lentement et que nous vivons de plein fouet – à l’instar du cinéma Lav Diaz ou Bela Tarr – via le plan séquence. De ce fait, ces longs- plans permettent de rendre compte, d’une assez belle manière, que le jour cède progressivement à la nuit, comme une longue descente qu’on ressent plus qu’on ne perçoit. Un voyage intérieur au cœur des tumultes du monde, où nous avons le grave sentiment d’avoir été témoins d’une violente bulle temporelle, où les histoires vraies se transmettent entre jeunes amis et nous guident dans une traversée métaphorique de la violence de l’adolescence.

Dans The world is full of secret, la fabrication de l’angoisse se joue sur l’attente dans un visuel tiraillĂ© entre Twin Peaks – un monde adolescent entre rĂŞve et cauchemars et oĂą l’angoisse est diffuse – et un film d’Andy Warhol – travaillant le visage comme le territoire de l’intime –, le cinĂ©aste veut nous faire entrer en transe via les beaux yeux des personnages et de leurs paroles. AccompagnĂ©s par une musique lancinante quasi permanente, les gros plans magnifiques – dont la quasi-totalitĂ© du film est constituĂ©e – est l’opĂ©ration de perception. Dans un format 5:6 (un format rare utilisĂ© par Fritz Lang ou Dreyer), l’attention est portĂ©e sur la voix, le son de la bouche qui rumine, la respiration, les pauses, ainsi que les yeux qui s’agitent dans tous les sens – en somme, surchargĂ© de micro gestes, dans un ensemble d’esquisses, le film propose de très grandes prestations d’acteurs aussi hypnotiques que talentueux.

Renouant avec un certain cinéma d’époque (mélange d’années 20 et 80), le film ne se prive pas d’effet aujourd’hui très rare, comme les surimpressions, ou encore une certaine puissance hypnotique qui reposaient sur ce jeu de photogénie du gros plan dans les années 20. «Jamais je ne pourrais dire combien j’aime les gros plans américains. Nets. Brusquement l’écran étale un visage et le drame, en tête à tête, me tutoie et s’enfle à des intensités imprévues. Hypnose. Maintenant la Tragédie est anatomique» écrivait Jean Epstein dans Bonjour cinéma. C’est du côté de la peinture qu’on pense aussi, avec Edvard Munch où chez lui «la jalousie est un principe du «drame de la vie» nous disait Jean-François Chevrier puisque ce sont des histoires de violence et de jalousie d’amour que se racontent les jeunes filles (revoyant à Shakespeare).

The world is full of secret porte bien son énigmatique titre, un film totalement renversé confirmant que le vertige de l’adolescence est aussi bien un éblouissement qu’un trouble. Suite à l’un des magnifiques plans finals sur l’un des personnages une chose est sure : nous ne sommes pas près d’oublier ses beaux visages innocents qui sous-entendent le désordre, et qui nous poursuivent durablement après la projection. La puissance du cinéma est assurément pour le réalisateur, une affaire de vision.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici