Le sergent de police Neil Howie (Edward Woodward) est chargé de se rendre à Summerisle, une île reculée des Hébrides, afin d’enquêter sur la disparition supposée d’une jeune fille. Une fois sur place, ce fervent chrétien tombe des nues face au paganisme ambiant, des totems phalliques vénérés par des enfants aux danses de jeunes femmes dénudées, de l’animisme latent à l’exaltation générale de l’éros, laquelle lui donnera d’ailleurs quelques «sueurs froides». Dépité par la mauvaise volonté des locaux, peu enclins à révéler le mystère se cachant derrière la disparition de la jeune fille, Howie décide de rencontrer Lord Summerisle (Christopher Lee), le chef de la communauté. Ce dernier lui explique que son ancêtre a confié la prospérité agricole de l’île aux «anciens dieux», auxquels la prochaine célébration du 1er mai est dédiée. Howie va rapidement découvrir que ces festivités s’accompagnent d’un sacrifice rituel…

The Wicker Man est le fruit (défendu) d’une étroite collaboration entre le réalisateur de documentaires Robin Hardy et le scénariste-dramaturge-romancier Anthony Shaffer, auteur de la pièce Sleuth (1970), de son adaptation cinématographique Le Limier (1972), ou encore de Frenzy (1972), le dernier film d’Hitchcock. Au premier abord, il pourrait paraître étonnant qu’un scénariste comme lui, solidement ancré dans le genre policier, s’adonne à l’écriture d’un film théologico-carnavalesque comme The Wicker Man. Il demeure pourtant l’un de ses travaux les plus flamboyants, concentrant toutes ses obsessions au travers d’un propos éminemment moderne et complexe. En effet, dans chacune de ses oeuvres, Shaffer plonge son héros dans une intrigue dont il n’arrive pas à percer les implications concrètes, avant de prendre la pleine mesure de son destin. Son travail ne cesse donc d’interroger le point de vue de ses personnages ainsi que le bouleversement de leur perception du monde, en confondant très habilement résolution narrative et révélation personnelle. L’idée de The Wicker Man lui vient au début des années 70, au moment où les cultures païennes et scandinaves réinvestissent tout un pan de la culture populaire anglo-saxonne. Le Seigneur des Anneaux connaît une seconde jeunesse en devenant un «must-read» des milieux étudiants, le groupe Led Zeppelin cite le nom de Gollum dans Ramble On quand il n’invoque pas le dieu Pan au début de Stairway to Heaven, et les mouvements hippies et New Age donnent lieu à quelques sous-branches dites «néo-païennes» qui affolent l’establishment conservateur. Shaffer est fasciné par l’opposition entre ces deux systèmes de pensée, qui viennent perturber les définitions immuables de la «modernité» et du «progrès». Lui vient alors l’envie de développer ce sujet au travers d’un film d’horreur qui soit anthropologiquement «réaliste» dans sa description des pratiques néo-païennes. Loin de lui l’idée d’écrire un film extravagant semblable à ceux produits par ses compatriote de la Hammer, son but étant de travailler sur cette tension entre le monothéisme moderne et le polythéisme archaïque sans octroyer le monopole de la bonne morale à qui que ce soit. 

Dès lors, qui de mieux que son ami le documentariste Robin Hardy, avec qui il avait fondé la société de production Hardy, Shaffer & Associates, pour mettre en image de la manière la plus réaliste possible ce projet potentiellement sulfureux? Le grotesque et la grandiloquence se suffiront à eux-mêmes devant la caméra, sans qu’il y ait besoin d’exacerber quoi que ce soit. Hardy accepte la proposition de Shaffer, qui entame donc l’écriture du scénario. Il s’inspire d’abord du roman Rituel (1967) de David Pinner, racontant l’histoire d’un policier chrétien enquêtant sur le probable meurtre rituel d’une jeune fille. Il en acquiert les droits, avant de s’en détacher complètement et de se concentrer sur la notion de sacrifice. Le déclic lui vient lorsqu’il tombe sur un extrait des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César, où ce dernier fait état de criminels brulés vifs par une tribu gauloise dans une immense statue en osier. L’image du dieu d’osier apparaît: Shaffer tient son script.

Christopher Lee est impliqué très rapidement dans le projet. Lassé d’arborer la cape de Dracula et les bandelettes du monstre de Frankenstein pour les productions de la Hammer, l’acteur britannique souhaite renouveler son image au cinéma avec des rôles d’envergure. Il rencontre Shaffer au tout début des années 70, se met d’accord avec lui pour réaliser un projet commun, qui deviendra The Wicker Man. De ses propres mots, sa performance dans le film est l’une des plus flamboyantes de sa carrière. Dandy, élégant, grotesque et effrayant, le personnage de Lord Summerisle marque pour sa profonde ambivalence, qui le détache rapidement de l’altérité pure et dure. On en viendrait même parfois à la préférer au personnage principal joué par Edward Woodwar, sorte de grenouille de bénitier intolérante et rigide, qui ne sait pas encore que «Dieu est mort». Le film oppose ainsi deux visions du monde diamétralement opposées: d’un côté, la raison, le logos, l’esprit, le mariage, la messe et la rigidité apollinienne, de l’autre, la création, l’eros, le corps, le sexe, le carnaval et l’extravagance dionysiaque. La mise en scène de Hardy ne se range du côté de personne, laissant au spectateur la souveraineté de son propre point de vue. La communauté carnavalesque qu’il filme a définitivement tourné le dos à l’omnipotence du christianisme, et a troqué le caractère définitif du mythe de la résurrection contre la répétition cyclique du mythe de la réincarnation. Face à cette fête des fous permanente l’invitant à baiser et à faire des cabrioles, Howie s’en remet à Dieu, en vain. Sa révélation ne sera pas celle qu’il attendait: finalement, le fou du film, c’était lui. Sa promesse de résurrection s’évapore à mesure que le dieu d’osier s’embrase, que sa chair crépite, et que le crépuscule n’emporte ses certitudes.

The Wicker Man est l’expérience carnavalesque par excellence: un film qui retourne sens dessus dessous la modernité et l’archaïsme, l’ordre et le désordre, la vie et la mort, confondant les repères du spectateur avant de les sacrifier sur l’autel d’anciens dieux revanchards.

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