Quand soudain, le choc: The Vast of Night, premier film de Andrew Patterson, est une merveille de SF chaos qui donne à voir, à fantasmer et à aimer le cinéma. Coup d’essai, coup de maître.

On a rarement vu une si petite production cinématographique transcender un genre aussi essoufflé que la science-fiction. Il faut dire que depuis une quinzaine d’années, la fantasy a littéralement dévoré le genre, au point que ce dernier est désormais confondu avec le film de super-héros. A l’inverse, le cinéma d’anticipation a encore le vent en poupe, notamment en raison du succès des récits apocalyptiques ou post-apocalyptiques. The Vast of Night, premier film d’Andrew Patterson et bijou de science-fiction minimaliste, ravive l’émotion et les frissons du mystère provoqué par un regard posé sur la vaste nuit étoilée. La sortie prochaine du film sur Prime Video apparaît d’ailleurs comme une occasion manquée de réconcilier les spectateurs avec les salles de cinéma, à l’heure où on s’interroge fébrilement sur l’entrain des français à l’idée d’y retourner.

The Vast of Night nous plonge à la fin des années 1950, à Cayuga, petite bourgade paisible du Nouveau-Mexique. Toute la ville est mobilisée par le match de basketball face au lycée rival. Fay, une jeune standardiste, et Everett, animateur de la radio du coin, découvrent par hasard une étrange fréquence comportant des signaux sonores étranges dont ils tenteront de percer l’énigme, au cœur de la nuit.

Si le film semble au départ embarquer sur le fil de la nostalgie racoleuse du revival eighties apparu pendant les années 2010, il déjoue absolument toutes nos attentes grâce à l’énergie de sa mise en scène et la subtilité de son scénario (co-écrit par Patterson, sous le pseudonyme de James Montague). D’ailleurs, The Vast of Night pose plutôt son décorum au sein des années 1950 comme si son créateur souhaitait revenir aux origines de l’émerveillement des cinéastes phares des années 1980 (Spielberg en tête) et y revendiquer, plus qu’un héritage, un style propre, singulier. Andrew Patterson se joue du cinéma doudou qui vire à la citation de la plupart de ses collègues, et conçoit son film comme un pastiche d’un épisode de The Twilight Zone, ici renommé fictivement «Paradox Theater». «Cinéma Paradoxe», un nom d’autant plus drôle que le film rappelle à trois reprises, sa nature de faux-épisode d’une série tv, en utilisant un procédé explicite de mise en abyme télévisuelle: l’image couleur devient noir et blanc, puis grésille, avant d’être surcadrée à l’intérieur d’un poste de télévision.

Ou bien se pourrait-il que Patterson, à l’instar de J.J. Abrams en 2011 avec Super 8, ait choisi de revisiter de manière personnelle une œuvre chère à son parcours de cinéphile, puis de cinéaste en herbe? Plutôt que E.T., c’est un autre film de Steven Spielberg qui jaillit à la vision de The Vast of Night. En effet, le film d’Andrew Patterson ressemble à une version concentrée et teen movie de Rencontres du troisième type. Les deux personnages principaux, brillamment interprétés par deux jeunes inconnus, Sierra McCormick et Jake Horowitz, portent le film par leur sagacité mêlée de candeur, et la subtile romance qui se joue entre eux. La beauté du film repose sur sa capacité à réinventer une esthétique et un genre vidés de leur âme par un Hollywood en panne totale d’inspiration, tombé en décrépitude par la tentation du néon et du doudou. The Vast of Night pulvérise le classicisme de sa photographie soignée par son rythme étourdissant, alternant plongées au sein d’un Cayuga en ébullition un soir de match de basketball, à travers quelques virtuoses plans-séquence en mouvement, et scènes plus intimistes, et parfois pleines de tension, usant de plans fixes ponctués de zooms discrets. 

L’étrangeté et le mystère affluent par ces choix de réalisation, ainsi que par le soin apporté à la vivante logorrhée du film et aux effets sonores. Ce n’est pas anodin pour un film se déroulant en grande partie dans une station de radio ou dans un poste de standardiste, The Vast of Night est une œuvre où l’on parle sans arrêt. Les dialogues créent alors une musicalité aussi troublante que le signal extraterrestre dissonant qui changera le destin de Fay et Everett. Si l’irruption finale du surnaturel foudroie autant le spectateur que les personnages, c’est bien parce que le réalisateur aura su d’abord le faire émerger de manière détournée et proprement cinématographique durant 90 minutes. La découverte de The Vast of Night rappelle l’émotion vécue devant la naissance, vingt ans plus tôt, d’un autre cinéaste de talent: Richard Kelly avec Donnie Darko. S’il est facile de jeter des passerelles entre les deux œuvres (le duo de jeunes acteurs émergents, l’inventivité de la science-fiction, etc.), on souhaite à Andrew Patterson de connaître une carrière moins chaotique que celle de l’auteur maudit de Southland Tales.

The Vast of Night est visible sur Amazon Prime

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