Après un rendez-vous manqué avec le remake d’Utopia porté par David Fincher, finalement annulé, HBO retrouve enfin Dennis Kelly, créateur de la géniale et éphémère série britannique, avec The Third Day. Une collaboration excitante, à laquelle s’ajoute en co-créateur Felix Barrett, fondateur de la compagnie de théâtre expérimentale Punchdrunk, et qui accouche d’une œuvre forcément inclassable tendant au génie et remuant violemment le paysage sériel de 2020.

The Third Day affiche sa singularité dès sa structure. La série se décompose en trois parties. Les trois premiers épisodes (avec Jude Law) forment le segment «Été», tandis que les trois suivants (avec Naomi Harris, pas encore visionnés) forment le segment «Hiver». Entre les deux, un épisode de 12h tourné en plan séquence et visible en direct le samedi 3 octobre, «Automne», opère la jointure des deux mini-saisons, à la croisée des formats artistiques et technologiques. Diffusé sur Facebook, «Automne» tient autant du théâtre immersif que du cinéma expérimental en temps réel d’Andy Warhol, ou du cinéma au temps scellé de Tarkovski et Bela Tarr.

A mi-parcours, il est difficile de nier la sidération provoquée par le visionnage des trois premiers épisodes du segment «Été». On y suit Sam (Jude Law, dans le rôle de sa vie), homme endeuillé, parti commémorer la violente disparition de son fils dans une forêt en bord de mer. Au moment de regagner son véhicule, il croise le chemin d’Epona, jeune fille qui tente de se suicider. Après l’avoir empêché de commettre l’irréparable, Sam la raccompagne chez elle, sur l’étrange île d’Osea, séparée du «continent» par une route sinueuse régulièrement inondée au rythme des marées. En arrivant sur Osea, il découvre une contrée décadente, ainsi qu’une communauté insulaire perpétuant un culte celtique millénaire. Sam n’arrive plus à repartir, et le piège se referme sur lui.

Un récit qui en évoque un autre. Plutôt que Midsommar du petit génie Ari Aster, c’est avec The Wicker Man de Robin Hardy que The Third Day semble le plus en phase. On y retrouve les mêmes landes frappées par la pluie et le vent, les mêmes rituels présaxons. The Third Day s’inspire d’ailleurs d’un véritable fait d’histoire britannique: l’île d’Osea a bien été acquise à la fin du XIXe siècle par Frederick Nicholas Charrington, qui en fit un refuge pour les âmes égarées en proie à toutes formes d’addiction. Comme évoqué dans la série, Charrington fut également suspecté d’être le vrai Jack L’Eventreur.

Le premier épisode laissait d’ailleurs penser que The Third Day serait un remake stylisé et déguisé du classique horrifique de Robin Hardy. Fort heureusement, dès le deuxième épisode, Kelly et Barrett, bien aidés par la mise en scène chaotique de Marc Munden – déjà réalisateur sur Utopia – donnent une tournure plus ambivalente à la série. Les références s’évaporent et la quête de Sam se mue en une curieuse chimère: un drame intimiste sur un homme brisé autant qu’un film d’horreur cauchemardesque flirtant par moment avec le merveilleux.

On comprend alors mieux tous les artifices déployés jusqu’ici par la mise en scène. Ils participent de la fêlure abyssale qui s’est ancrée en Sam. L’arrivée sur cette île décrite par les habitants comme le berceau du monde le ramène en même temps vers l’origine du mal qui le consume. The Third Day raconte la longue agonie de Sam, de sa souffrance et de ses sens, jusqu’à sa renaissance, au bout du troisième jour. D’où ces images le plus souvent anamorphiques et floutées, notamment lorsque les personnages sont filmés en gros, voire très gros plans. Ou encore l’étalonnage particulier des couleurs scindant l’image en deux parties, l’une grise, dénaturée, sans vie, et l’autre verte, saturée, criarde. Le périple intérieur de Sam est inscrit au sein même de la matière de l’image de The Third Day.

Cette partie «Été» est parsemée de visions ahurissantes – le trip sous acide de Sam et Jess (Katherine Waterston, génialement ambiguë) aux allures de conte des Frères Grimm flirtant avec le prologue de Melancholia – et grotesques. Le grotesque (dans son sens primitif, c’est-à-dire absurde, extravagant, carnavalesque) a d’ailleurs une place primordiale dans The Third Day. Au-delà de l’imagerie et du folklore celtique, profane et monstrueux, le grotesque passe également par le jeu des acteurs, fortement théâtral, et leur physique bigarré – en dehors du casting de stars (dont les géniaux Emily Watson et Paddy Considine), Osea est peuplé de formidables inconnus et autant de révélations (John Dagleish, flippant à chaque apparition).

Enfin, le décor lui-même est grotesque. Osea, petit bout de terre situé dans l’embouchure du fleuve Blackwater, à l’est de l’Angleterre, apparait comme immense, bourré de ramifications, de bois et sous-bois étouffants, de tunnels secrets et de demeures et ruines oubliées. Le sol, organique, est jonché de cadavres mutilés de rongeurs, de criquets disproportionnés et de paysages boueux. Une sorte de paradis en déliquescence (on pense à une perversion de la Zone de Stalker). Et à la fin du segment, émerge la belle idée que ce microcosme en perte serait responsable de tous les maux du monde. The Third Day est un chef-d’œuvre qui se dissimule derrière ses apparences de série-concept. M.B.

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