Ce premier samedi du mois d’octobre 2020 restera dans les mémoires. Ceux qui suivent avec attention The Third Day, cette série-cauchemar pour adultes avec Jude Law perdu sur l’île d’Osea, actuellement diffusée sur OCS, ont assisté à un véritable météore, à la croisée des genres et des arts, à l’abri des conventions et des convenances. Du théâtre immersif de 12 heures conçu par Felix Barrett (fondateur de la compagnie Punchdrunk) et Dennis Kelly (créateur de la série Utopia). Diffusé en direct sur la page Facebook de OCS, il relève une gageure hors-norme sur un simple écran d’ordinateur: devenir un idéal, à la fois le meilleur épisode d’une série télévisée et l’objet cinématographique le plus libre de l’année.

On a failli tomber de notre chaise, comme les premiers spectateurs devant L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat. On exagère à peine, on n’a jamais vu ça. Un objet unique rassemblant toutes les formes artistiques imaginables (série tv, cinéma, théâtre, peinture, art contemporain, clip, captation de concert), le tout diffusé en direct sur la page Facebook d’un bouquet de chaînes de télévision françaises consacrées aux séries et au cinéma (OCSTV). C’est peu dire que la surprise, devant notre écran d’ordinateur, s’est révélée immense, transcendant son petit effet d’annonce “d’une performance théâtrale promettant l’évasion pendant 12h en direct“.

Rappelons le postulat de base de la série The Third Day, coproduction entre Sky Studios, HBO, la société de Brad Pitt Plan B et Punchdrunk, compagnie spécialisée dans le théâtre interactif (ils sont à l’origine du phénomène Sleep No More). Sur 6 épisodes, on suit deux inconnus (Jude Law et Naomi Harris) qui, à plusieurs mois d’intervalle, accostent sur l’île d’Osea dans l’est de l’Angleterre, uniquement accessible par une chaussée recouverte à marée haute. Ainsi, pour passer de l’épisode 3 (le dernier de la période été avec Jude Law) à l’épisode 4 (le premier de la période hiver avec Naomi Harris), il faut passer par cet épisode spécial, The Third Day: Automne, invention issue de la collaboration entre Dennis Kelly, créateur de la série Utopia, et Felix Barrett, le directeur artistique de Punchdrunk, bousculant avec le réalisateur Marc Munden (ayant signé les trois premiers épisodes avec Jude Law donc) les codes de la fameuse narration sérielle.

Le résultat est bien sûr immersif comme le veut la formule, historiquement tourné ce samedi 3 octobre 2020 en direct pendant 12 heures. Et si l’on précise la date avec une insistance têtue, ce n’est pas anodin: il ne s’agit pas d’une captation enregistrée en avance à une époque préhistorique pré-Covid. Les acteurs (Jude Law, Katherine Waterston, les membres de la compagnie de théâtre Punchdrunk, Florence Welch de Florence and The Machine) ont bien tourné ensemble sur l’île ce samedi 3 octobre 2020, inscrivant la fiction dans un réel en direct via un réseau social, interdisant par ses conditions de tournage et de retransmission immédiate tout faux-pas comme tout problème technique. Le rendez-vous était pris ce samedi à 10h30 avec, au départ, 1000 personnes connectées sur la page Facebook d’OCSTV, essentiellement ceux qui avaient déjà été initiés à la série. Et les rompus à Tarkovski étaient prêts à visionner une première partie (5h22) et une seconde (6h32), soit 12 heures d’expérience inoubliable. Nos repères chaos aimeraient bien situer entre Ari Aster, Peter Greenaway, Julie Taymor et même le Lars de Dogville ce à quoi nous assistons mais à bien regarder, ce qui se passe ne ressemble à rien de connu, ne serait-ce que dans son filmage unique d’un simple et long plan-séquence que les plus pervers d’entre nous auront envie de disséquer pour repérer les coupes subliminales ou les petits effets (allez, un petit essuyage de caméra discret pour enlever les gouttes de pluie).

Plus le temps passe, plus on touche le fond baroque du délire, captifs de cette putain de page Facebook, éblouis par ce que l’on voit (regarder l’île en soi suffit à hypnotiser), bercés par la douceur des mouvements de caméra, complices de ce démentiel happening Warholien protéiforme devant lequel chacun est libre de faire ce qu’il veut (ouvrir un onglet sur Internet, consulter ses mails, dormir, faire la vaisselle, jouer aux cartes). Certains ne prendront sans doute pas la démarche au sérieux, y voyant sous un angle disons ludique, une sorte de forme mutante d’interminable épisode de Koh Lanta avec Jude Law – il faut bien ricaner devant ce qui nous dépasse. On préféra évidemment le voir comme une excroissance démentielle dans le monde de plus en plus consensuel et calibré de la série tv ayant tellement bouffé notre temps, notre consommation d’images, nos habitudes et nos repères qu’on en vient à ne plus trop se poser de questions de fond et de formes face à ce que l’on regarde: comment, en tant que créateur de série, peut-on s’échapper d’un cahier des charges trop rigide et s’affranchir d’une standardisation Netflixienne? En faisant exactement ça, c’est-à-dire tout l’inverse de ce que n’importe quelle série revendique aujourd’hui (nécessité du politiquement correct, refus de l’ennui, rebondissements et action obligatoires…). En résulte donc cette sublime anomalie, d’une beauté inédite où l’atmosphère onirique prime sur le reste, demandant au spectateur en éveil s’il a bien vu ce qu’il fallait voir et si, au détour d’une scène, alors qu’il était en train de surveiller la cuisson des pâtes ou de remonter son fil Twitter, il n’a pas fantasmé. Cet art de lenteur, du détail qui déraille, de l’attention qui captive s’avère mine de rien une manière radicale de s’en prendre à une époque crevant de ses standards, un geste punk faisant brutalement tout exploser dans notre rapport au temps.

Ce pourrait être un fâcheux et opportuniste coup de com’ pour promouvoir une série (mais, dans ce cas, quel intérêt de s’enquiquiner à faire un projet aussi compliqué?) ou un objet friqué à la posture arrogante (le “évadez-vous” vendu par OCS qui de toute évidence ne savait pas à quoi s’attendre); c’est tout l’inverse qui se produit sous nos yeux, noyés dans des plans et des décors sublimes. C’est l’illustration d’une belle, grande et noble définition de l’art: qui se doit d’être exigeant mais aussi d’être accessible à tous. La première heure, c’est du Bela Tarr sur Facebook, c’est du Gerry quand la caméra emprunte façon Facebook live direction l’enfer l’interminable jetée menant à l’île. C’est passer le pont comme dans Nosferatu de Murnau. Et passée cette jetée, plus rien ne sera comme avant. C’est propre à cette île qui revêt une vraie profondeur imaginaire, constituant cet univers cohérent et articulé.

Pour peu qu’on l’accepte, on entre pleinement dans ce monde et ce très long épisode de 12 heures tout entier voué à la contemplation mystique de cet univers-là, nourri de mystères: on ne comprend pas tout, on déchiffre comme devant un rébus, on voit des autochtones toujours aussi attachés à leur mode de vie associant folklore nautique et croyances celtiques mais aussi des corps pendus aux arbres, on assiste à une série de rituels et en même temps à la préparation d’un festival, des banquets, des danses… On comprend mieux les enjeux après avoir vu les trois premiers épisodes, notamment le rituel par lequel passe le personnage incarné par Jude Law. Reste que, même sans les avoir vu, l’objectif de sidération est atteint: tout y est euphorique et angoissant, inquiétant jusqu’à l’hypnose, se demandant vers où cette captation de la respiration de ce lieu nous guide. Il s’agit d’être attentif à cette narration visuelle, à ces séquences cinématiques et aux épi-phénomènes qu’elle enregistre dans le champ, tout comme à ses moments en creux où il ne se passe rien. Et face à de telles conditions de perte et d’abandon, la moindre présence humaine, la moindre sacralisation absolue du vivant (la première apparition de Jude Law ou le premier son de voix de Florence Welch, rayons de soleil après la pluie), en devient franchement émouvante.

Voilà pourquoi c’est une révolution dans notre petit univers d’images consommées et oubliées aussitôt le lendemain: c’est totalement synchrone avec l’époque (la diffusion sur un réseau social) et à contre-courant (à la pastille de deux minutes, le théâtre filmé de 12 heures), tout en regardant vers le cinéma. Certes, The Third Day évoque Midsommar de Ari Aster mais, sans que ce soit un problème, il s’impose plus comme un frère, et non comme un rival, partageant avec lui les mêmes intuitions, la même frénésie figurative, le même amour des surprises et des trajectoires tordues. En fait, il serait idiot de les opposer ou de les comparer, The Third Day et Midsommar marchent ensemble, côte à côte comme les Gerry, sur la même route empruntée par ceux, en guerre contre l’époque, pour nous rendre actifs. Mieux vaut les assembler, ils seront plus forts ensemble. Quant à Jude Law, que dire? Exceptionnel à force d’être passé de l’autre côté, il pourrait bien avoir trouvé le fameux rôle de sa vie (vous savez, cette expression atroce qu’on sort à chaque acteur lorsqu’il retrouve un grand rôle après une longue traversée du désert mais qui, là, sied terriblement bien) au terme de ces 12 heures inoubliables, où son investissement d’acteur absolu, total, se confond avec son propre personnage, de la souffrance de martyr à la galvanisation de maître des lieux – voir les dernières séquences de cette partie automnale où en pleine fête, Jude Law apparait épanoui, comme si les cris de joie autour de lui étaient une manière de célébrer son jeu d’acteur façon applaudissements à la fin de Baby of Macon de Peter Greenaway. Dans sa carrière, cela restera comme un sommet stratosphérique après les trois premiers épisodes de cette série où, tout en gros plans, en regards écarquillés et en confessions poignantes, il renaissait déjà en tant qu’acteur.

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