Un mystérieux tueur en série assassine des prostituées dans les bas-quartiers de Hong-Kong. La police charge l’inspecteur Tong (Pai Ying) de mener l’enquête, en compagnie de Cheng (Kent Cheng), son nouveau partenaire. Ils soupçonnent rapidement le fils d’un riche magnat d’être l’auteur des crimes, mais ne peuvent l’inculper, faute de témoins. Désespéré, Tong demande à sa petite amie (Gigi Wong) de servir d’appât pour piéger le tueur.

Même si l’appartenance du réalisateur Ronny Yu à la nouvelle vague hongkongaise est parfois contestée, force est d’admettre que The Saviour, son second long-métrage, présente toutes les caractéristiques esthétiques et thématiques du mouvement cinématographique en question. D’une noirceur stupéfiante, ce film se distingue néanmoins pour sa surprenante alternance entre un réalisme simili-documentaire (la photo est de Tony Hope, l’un des fondateur du style visuel de la nouvelle vague) et une exubérance esthétique presque giallesque, aussi cruelle envers ses personnages que généreuse envers ses spectateurs. Ces fulgurances stylistiques sont d’autant plus surprenantes que le film commence comme un «cop movie» burné à la Inspecteur Harry, centré autour du personnage de l’inspecteur Tong. Gros flingue à la ceinture, course-poursuite d’un malfrat sur les toits de la ville, début d’une sous-intrigue du genre «buddy movie» avec un collègue bedonnant: tout indique que nous sommes dans un film policier de la fin des années 70. Un premier sursaut grotesque survient pourtant dès les dix premières minutes, laissant ainsi poindre la possibilité d’un film plus macabre qu’il n’y paraît. Alors que Tong vient d’abattre son adversaire, ce dernier s’emmêle dans les câbles d’une antenne et tombe mort contre la fenêtre d’un vieux monsieur, vu quelques plans auparavant en train de nourrir son oiseau en toute quiétude. Le grand soin apporté au montage de cette mise à mort se retrouvera dans chacune des séquences de meurtre, et in extenso, dans la caractérisation du meurtrier lui-même. 

En effet, le film met rapidement de côté son personnage principal (et les différentes sous-intrigues qui lui sont liées) pour se concentrer sur celui du tueur, dont l’identité nous est révélée dès la première partie. Pour un film hongkongais sorti en 1980, ce choix dramaturgique s’avère aussi risqué qu’audacieux, la ville n’ayant à l’époque jamais connu de véritable tueur en série (Lam Kor-Wan, le «tueur en taxi» ou «tueur aux bocaux», ne sera arrêté que deux ans après la sortie du film). Par conséquent, le cinéma HK n’avait jusqu’alors presque jamais mis en scène ce type de personnage. Ronny Yu a donc dû se fonder intégralement sur des références purement cinématographiques pour construire son antagoniste; ce qui peut expliquer pourquoi ce dernier présente de nombreuses similitudes avec les tueurs psychotiques des thrillers de Brian de Palma, ou avec ceux des gialli italiens. En prenant grand soin de donner un sens à sa folie, notamment au travers d’un flashback d’une incroyable violence (ATTENTION SPOILER: Enfant, le tueur a surpris son père en train de faire l’amour avec une prostituée, avant de rejoindre sa mère dans la chambre juste à côté et d’assister à son suicide), Yu sort son personnage de l’altérité pure et dure, et modère par la même occasion le possible manichéisme de son récit. Le film en vient même à épouser visuellement la frénésie psychotique du tueur (zooms brutaux, inserts et ruptures d’échelles, architecture circulaire et labyrinthique dans la séquence finale…); ce qui lui permet de se distinguer de ses contemporains par un éclectisme formel pour le moins inattendu, reflet d’un choix dramaturgique lui-même inédit.

Ce parti pris conduit The Saviour à présenter les qualités et les faiblesses typiques d’un bon premier film. Dans sa grande générosité, Ronny Yu a sans doute voulu y inclure les influences qui lui tenaient à coeur, et poser un certain nombres de pistes prometteuses auxquelles il n’a pas toujours sur apporter de réponse satisfaisante, faute de temps ou d’intérêt. On aurait par exemple aimé en savoir plus sur le personnage de Pai Ying, sur sa relation avec l’enfant dont il est plus ou moins le parrain, sur sa relation avec le personnage joué par Gigi Wong, ou bien encore sur son duo formé avec Kent Cheng. Il n’en demeure pas moins que le film reste un régal pour tout cinéphile qui se respecte, voire un indispensable pour toute personne s’intéressant au style éclectique de Ronny Yu et au cinéma hongkongais en général.

Test Blu-Ray

Sorti en France en VHS sous le titre «La Justice d’un Flic», The Saviour était jusqu’alors quasiment impossible à voir dans sa version originale sous-titrée. Rien que pour cela, remercions Spectrum Films d’exhumer ce morceau de cinéma qui vaut clairement le coup d’oeil, surtout au travers d’une copie HD aussi remarquable. La stabilité apportée à l’image est tout à fait confortable à l’oeil, et le choix d’accentuer le contraste permet même de révéler certains choix de composition peu visibles sur la VHS (la couleur des néons, des costumes, etc.). Le son 2.0 DTS HD Master Audio ravira également les oreilles des détenteurs ou détentrices d’un ampli home-cinéma, même si la seule présence de la VO est déjà formidable.

Du côté des bonus, nous pouvons trouver une excellente présentation du film par le spécialiste du cinéma hongkongais Arnaud Lanuque (même si la prise de son est un peu aléatoire), un brossage de la carrière de Ronny Yu de plus d’une demi-heure par Julien Sévéon, ainsi qu’un épisode de STEROIDS (animé par Stephane Moïssakis et Julien Dupuy) spécialement enregistré pour l’occasion.

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