De passage au dernier festival de Venise, on en a entendu de sacrĂ©es horreurs sur la rĂ©ception de The Painted Bird, de Václav Marhoul, avec une projection apparemment pas loin d’être aussi tourmentĂ©e que celle de Mektoub my Love : Intermezzo Ă  Cannes, entre fuites dĂ©sespĂ©rĂ©es vers la sortie et tartes dans la gueule. MalgrĂ© ça, Lucrecia Martel et ses cigares lui ont prĂ©fĂ©rĂ© Polanski et Kiri le clown. Pas impossible en revanche qu’un Shinya Tsukamoto, qui Ă©tait – surprise – dans le jury, ait adhĂ©rĂ© Ă  cette vision des enfers. Car The Painted Bird Ă©tait clairement le film le plus chaos, le plus mal-aimable et le plus tordu de la sĂ©lection. 2H40 sous une chape de plomb, dont la radicalitĂ© se joue au coude Ă  coude avec celle du rĂ©cent LibertĂ©. Manifestement, les distributeurs ne s’en sont pas lĂ©chĂ©s pas les babines: mĂŞme avant la guillotine de l’épidĂ©mie, nulle sortie en prĂ©vision. SacrifiĂ© comme tant d’autres films radicaux de l’annĂ©e, le film fait heureusement son apparition dans les bacs en TchĂ©quie, et avec sous-titres français en prime. Quant Ă  la France, sait-on jamais…

Mais curieux que nous sommes, il n’était pas question d’attendre pour inspecter le bestiau: Václav Marhoul aux commandes, rĂ©alisateur discret qui n’avait pas tournĂ© depuis dix ans (dix ans qui auraient servi Ă  monter ce projet), un sujet totalement sulfureux et peu recommandable, des mamies qui hurlent et font claquer les fauteuils devant l’écran, un casting tarabiscotĂ© Ă  souhait. On est lĂ , on y va. Et derrière les rideaux, ça dĂ©marre fort: le film est Ă  l’origine l’adaptation d’un roman lui mĂŞme particulièrement polĂ©mique, L’oiseau bariolĂ©, un Remi sans famille hardcore de chez hardcore oĂą un petit juif traverse une Pologne ensanglantĂ©e et y vit les pires outrages. Son auteur Jerzy Kosinski y racontait, de son propre aveu, une expĂ©rience toute personnelle… avant d’être violemment exposĂ© pour mythomanie! Un peu le mĂŞme son de cloche que pour la double autobiographie de Klaus Kinski, autre Ă©popĂ©e trashouille en rĂ©alitĂ© bidonnĂ©e (mais jusqu’oĂą?) avec l’aide du brave Werner Herzog. DĂ©plumĂ© donc le petit zoiseau. Fiction ou pas, Vaclav Marhoul s’acquitte de la tâche avec une impressionnante maniaquerie, et il faut l’avouer un peu suspecte sur les bords. Heureusement pour nous (et pour lui…), le rĂ©sultat n’a rien d’un film d’exploitation dĂ©guisĂ©.

Qu’est-ce qui nous dissuade d’une mascarade pareille? Le talent manifeste du bonhomme pour la mise en scène, mĂŞme cachĂ© derrière les excès de cruautĂ©s, constituant selon lui un rappel Ă  l’ordre vis Ă  vis d’une Europe rĂ©pĂ©tant actuellement ses erreurs. Les plus sensibles seront en tout cas vite prĂ©venus, Ă  l’image des premiers instants oĂą l’on voit dĂ©jĂ  un gamin tabassĂ© avant de voir flamber son petit furet (pour de vrai? pour de faux? soudain le doute…). Marhoul indique la porte de sortie pour ceux qui le souhaitent: ok, c’est par lĂ . Son hĂ©ros dĂ©jĂ  triste est un petit polonais soudainement sans domicile: la maison de sa tante a flambĂ©, ses parents ont disparu. Pour certains c’est un tzigane; pour d’autres un juif ou un vampire. Peu bavard, le gosse traverse tous les cercles de l’enfer, croisent tous les visages, fatiguĂ©s, boueux, ratatinĂ©s ou radieux, lui accordant un peu d’attention, ou bien trop, quand ce n’est pas pour intenter Ă  sa vie. Un oiselier, une sorcière, un fermier pĂ©dophile, un meunier violent, une bergère libidineuse, des russes, des nazis, un prĂŞtre… Tout y passe! La campagne polonaise, retournĂ©e comme une crĂŞpe, lui rĂ©serve tous les châtiments possibles. L’enfant, Ă  l’inverse du petit traumatisĂ© de Requiem pour un massacre, gardera son visage d’ange jusqu’à la fin, mais se meurt de l’intĂ©rieur, petit fantĂ´me dans un pays d’ogres.

Marhoul nous garde la tĂŞte sous l’eau pendant presque trois heures, entend bien ne plaire Ă  personne, mĂŞlant suggestion et coup de trique, une technique fort bien hĂ©ritĂ©e du achtung achtung dont il est assurĂ©ment un Ă©lève assidu. Mais lĂ  oĂą The Painted Bird fait briller l’oeil, c’est dans son incontestable amour de l’image, paradoxal sans doute pour un tel sujet: Marhoul mâchouille tour Ă  tour Bela Tarr, Michael Haneke, Frantisek Vlacil (dont le Marketa Lasarova est citĂ© plus d’une fois), Elem Klimov, Andrei Tarkovski et mĂŞme Lars Von Trier, et recrache le tout soigneusement entre clins d’oeil complices et persĂ©vĂ©rance dĂ©lirante. L’utilisation du 35 mm donne un relief devenu si rare au noir et blanc, faisant oublier la prĂ©cision mĂ©tallique du numĂ©rique et conduisant cette ballade sauvage vers les rives ancestrales des contes de Grimm. Le bonhomme tricote ses images traumatiques bien Ă  lui (la scène du dit «painted bird», la fosse aux rats, le passage du petit train de la mort, le rituel des corbeaux), poussant le bouchon jusqu’à un camĂ©o qui fera hurler les cinĂ©philes les plus avisĂ©s (mais chut…). C’est d’ailleurs lĂ  oĂą le bât blesse: certes, cette poĂ©sie de l’effroi ne conviendra pas Ă  tout le monde ainsi que sa durĂ©e elephantesque (avec cet effet de rĂ©pĂ©tition donnant l’impression de vivre un purgatoire sans fin), mais on regrette surtout l’étrange dĂ©filĂ© de visages connus (Harvey Keitel, Julian Sands, Stellan Skarsgard, Barry Pepper: warum?) qui brisent le sentiment hors du temps, potentiel caprice d’un cinĂ©phile avide. On en sauvera peut-ĂŞtre Udo fucking Kier en arracheur de yeux, dont la prĂ©sence chaos sait manifestement s’adapter Ă  toutes les situations. 

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