[THE OTHER SIDE OF THE WIND] Le Chaos a vu le film maudit d’Orson

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Tourné entre 1970 et 1976, De l’autre côté du vent (The Other Side of the Wind en v.o.) est l’ultime projet d’Orson Welles, resté, comme nombre de ses films, dont Don Quichotte, inachevé. Immortel Welles.

PAR MORGAN BIZET

Peu avant sa mort en 1985, le réalisateur de Citizen Kane aurait demandé à son ami Peter Bogdanovich, qui joue aussi dans The other side of the wind, de le terminer. Plus de 30 ans plus tard, c’est désormais chose faite grâce à la persévérance de l’intéressé accompagné de quelques producteurs, l’accord de Béatrice Welles et Oja Kodar, fille et dernière femme de Welles, et l’apport financier du géant du streaming Netflix. Mais fallait-il exhumer cette arlésienne monumentale des enfers cinématographiques ?

Des centaines d’heure de rush tournées pendant ces 6 années récupérées et gardées dans le coffre d’une banque française suite à la chute du régime iranien en 1979 – le principal actionnaire du film étant à l’époque le beau-frère du Shah d’Iran – et du premier montage issu d’une bobine de 40 minutes accompagné du scénario de Welles et Kodar, les différents acteurs de ce projet à l’ambition folle ont pu donner vie à une véritable créature de Frankenstein, patchwork wellesien expérimental de 2h confus et chaotique, indescriptible et souvent indéchiffrable. Une œuvre si monstrueuse qu’il faudra indubitablement lui associer la vision du documentaire Ils m’aimeront quand je serai mort de l’oscarisé Morgan Neville commandé par Netflix en parallèle et qui revient plus en détail sur la réalisation romanesque et rocambolesque de ce film maudit.

Comme tout l’art d’Orson Welles, lui le speaker qui aurait agité l’Amérique dans les années 1930 lors d’une représentation radiophonique de La Guerre des Mondes, De l’autre côté du vent est une œuvre sur la fine frontière entre le vrai et le faux, le réel et l’illusoire, la manipulation des images et des mots. En bref, un film sur le cinéma, qui d’ailleurs prend ici place au sein du milieu Hollywoodien. Celui qui l’a vu naître, puis l’a haïe et enfin rejeté des décennies durant, avant de le réhabiliter et le mythifier post-mortem. On y suit le cinéaste Jake Hannaford (incroyable John Huston), double de Welles, le jour de ses 70 ans, aussi jour de sa mort. Accompagné de ses amis de longues dates (dont Brooks Otterlake, joué par Bogdanovich), de nouveaux venus et de critiques de cinéma, il projette à sa fête d’anniversaire une version inachevée de son nouveau film, The Other Side of the Wind, avec lequel il prépare son grand retour à Hollywood après un exil européen.

Le film dans le film. Toutefois la mise en abyme atteint ici un degrĂ© encore plus vertigineux. Toutes les images du film sont en fait des images d’archives capturĂ©es par plusieurs camĂ©ras durant la soirĂ©e d’anniversaire, rĂ©cupĂ©rĂ©es et remontĂ©es des annĂ©es plus tard par Brooks Otterlake (donc Bogdanovich) dans le but de rendre hommage et de percer l’étrangetĂ© qui englobe la dernière soirĂ©e d’Hannaford et de ce Other Side of the Wind jamais terminĂ©. Fiction ou rĂ©alitĂ©, on ne sait plus oĂą donner de la tĂŞte. De l’autre cotĂ© du vent nous happe par la haute sophistication de son dispositif jusqu’à dĂ©doubler – voire tripler – son propre destin funeste de film maudit.

Tout ceci est bien impressionnant mais que reste-il du film en dehors du vertige de son procédé? Un maelstrom de plans, scènes qui s’enchainent dans un flot interrompu et toujours en mouvement, pour parfois nous perdre dans une bouillie incompréhensible de dialogues sur-jouant le mystère qui entoure Hannaford, ce «dieu» manipulateur. En effet, la plupart du temps, on a plutôt l’impression de côtoyer un ersatz de Cassavetes plutôt que le génie d’Orson Welles. On doit certainement ceci au matériel inachevé du film mais aussi peut-être à son caractère satirique. Car De l’autre côté du vent est aussi une satire du cinéma des années 1970, d’un Nouvel Hollywood citant et dévorant l’héritage du réalisateur de Citizen Kane tout en connaissant un succès qu’il n’aura hélas jamais retrouvé depuis son insolent premier chef d’œuvre. Les personnages qui entourent Hannaford sont tous des vautours s’agitant autour de la future carcasse du cinéaste, du disciple (fayot Otterlake qui veut s’enrichir sur son dos) à la presse qui cherche à démêler le vrai du faux sur le mythe comme on enlève la viande de son os.

Finalement, Welles passionne d’avantage en auteur europĂ©en Ă  la Antonioni Ă  travers les images de The Other Side of the Wind qui nous sont dĂ©voilĂ©es progressivement. PlutĂ´t que le jeu de ping-pong parfois imbuvable entre le noir et blanc et la couleur des pellicules consacrĂ©es Ă  la soirĂ©e, on trouve cette fois de merveilleuses expĂ©rimentations chromatiques proche du travail d’un Zabriskie Point. Une parentĂ© pas anodine tant The Other Side of the Wind et son rĂ©cit Ă©rotico-hippie plein de fulgurances violentes semble en ĂŞtre une sorte de remake. On cĂ´toie autant le nanar sublime que les surimpressions du muet – voire celles du cinĂ©ma de Kenneth Anger pour prolonger dans une voie Ă©rotique. Oja Kodar en indienne incendiaire y est magnifique. Et on se prend Ă  fantasmer de dĂ©couvrir un jour, peut-ĂŞtre, ce film-lĂ  aussi dans une version plus complète.

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