Il est toujours triste de voir un film sabordé par une mauvaise distribution. Surtout quand il s’agit d’un film aussi noir et intense que The Offence, du génial Sidney Lumet. A déterrer d’urgence.

«L’offense» dont il est question ici (le terme d’infraction est en français plus correct), le film nous la prĂ©sente dans son ouverture particulièrement expĂ©rimentale, une sĂ©quence dont l’image et le son sont ralentis Ă  l’extrĂŞme, faisant de cette poignĂ©e de secondes fatidiques une Ă©ternitĂ© insoutenable, dont les enjeux demeurent très flous. Le film finira par y revenir, en vitesse normale cette-fois, nous offrant ainsi les clĂ©s pour la comprendre. Un interrogatoire qui tourne mal, voilĂ  le cĹ“ur de cette scène qui cristallise toute la problĂ©matique du film. C’est aussi le dĂ©but de la fin pour l’inspecteur Johnson (Sean Connery), lancĂ© Ă  la poursuite d’un violeur de petites filles. PersuadĂ© que Baxter, un homme arrĂŞtĂ© pour ivresse et suspectĂ© par principe est bel et bien le criminel qu’il recherche, Johnson va franchir un point de non-retour en lui extorquant des aveux. Si l’on peut Ă©videmment pester devant la distribution catastrophique du film (classĂ© X en Angleterre, le long- mĂ©trage est sorti en France… en 2007!), on comprend (un peu) le point de vue de United Artists et du comitĂ© de censure britannique, le film mettant en image une violence crue, perverse et nausĂ©abonde sans concession aucune, touchant Ă  l’époque un certain avant-gardisme.

Dans sa représentation d’une banlieue maussade et grisâtre, baigné par le crachin typiquement britannique, Sidney Lumet tire à boulets rouges sur une société qui part à vau-l’eau, gangrénée par la violence (qu’elle provienne du pervers que la police traque, ou des mains de la police elle-même), l’aigreur et la lâcheté (une femme voit une fillette abordée par un homme louche, mais préfère tourner les talons). Noyé dans un aplat de bleu fade qui accroît la froideur clinique et déshumanisante des décors, le film contourne avec brio la suresthétisation de la violence urbaine, à l’inverse d’un certain cinéma contemporain (coucou NWR). Limitant le plus possible les effusions de sang, The Offence s’ouvre vers une analyse psychologique de cette réalité sociale et politique, une dimension prenant pleinement corps dans le personnage de Johnson.

Porté par un Sean Connery magistral, complètement possédé par les tourments de son rôle et désireux de briser son image trop propre (Les Diamants Sont Eternels, son dernier James Bond officiel, est sorti seulement un an plus tôt), Johnson est un symbole. Le symbole de la déliquescence d’une société précaire donc, mais aussi et surtout le symbole d’une défiance totale envers les institutions. En guerre contre les règles que lui imposent ses supérieurs, dévoré par les souvenirs de ses enquêtes passées, le personnage a perdu toute possibilité d’empathie, allant jusqu’à reprocher à son épouse sa laideur et sa dépression. Située logiquement au centre du film, la scène-clef de la dispute conjugale atteint un sommet de cruauté claustrophobe. Cherchant comme elle peut à sauver son mari de la folie dans laquelle il sombre, sa femme le pousse à parler enfin de son quotidien violent. Ce dernier entreprend de résumer pendant de longues minutes chacun de ses contacts avec la mort (que le film illustre par des images subliminales insoutenables), jusqu’à ce que sa femme en vomisse. Jusque dans son cercle intime, Johnson est un homme seul, sans aucun soutien moral, témoin anonyme et maudit de l’abomination humaine. Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, qu’il convient de ne pas révéler ici, The Offence est un must absolu, un thriller psychologique impitoyable et traumatisant. Ce genre de film qu’on ne voit qu’une seule fois, trop peureux à l’idée de replonger dans sa noirceur indélébile.

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