Fous. Cette seconde saison de la série THE OA nous a tous rendus fous. Mutants sous hypnose. Les journalistes MORGAN BIZET, JEREMIE MARCHETTI, JEREMY PIETTE et FABIEN RANDANNE nous racontent où se situe la série sur l’échelle du Chaos.

VOYAGE INTERDIMENSIONNEL PAR MORGAN BIZET
«L’œil a toujours eu une place particulière au cinéma. En premier lieu, c’est lui qui relie le spectateur au film, et il est autant écran – il reflète les images – que passerelle vers l’imaginaire – derrière le noir des pupilles, l’esprit. Par sa place unique et primordiale, l’œil est évidemment devenu un motif visuel récurrent dans l’histoire du cinéma. Pensons à l’œil tranché dans Un Chien Andalou, l’œil-spirale de Vertigo, les yeux sans visages chez Franju et les yeux grands ouverts – ou grands fermés – chez Kubrick (2001, Orange Mécanique…), les yeux hypnotiseurs de Kaa, le serpent du Livre de la Jungle, etc.
Brit Marling et Zal Batmanglij ont offert mon premier choc cinématographique de l’année 2019 avec le plan final de l’épisode 2 de la nouvelle saison de The OA. Si l’œil a souvent été la porte de folles pensées au cinéma, je ne crois l’avoir jamais vu représenté comme portail interdimensionnel. Oubliez le kitsch de la porte des étoiles ou pire encore, les tubes aux effets spéciaux dégueulasses de Sliders, les mondes parallèles, The OA nous fait voyager d’une dimension à l’autre avec un simple travelling. Enfin simple, c’est mettre de côté toute part émotionnelle, car il ne s’agit pas de n’importe quel œil. C’est celui de la pauvre Rachel, ex-voisine de cellule de l’ange originel, tuée «accidentellement» par l’infâme Hap, après avoir découvert un terrible secret.
La caméra plonge dans l’œil de la voyageuse et passe à travers la pupille, non pas pour visiter ses dernières pensées, mais pour nous ramener à sa dimension initiale, après un fondu numérique étonnant. La caméra nous guide dans un quartier familier, celui de la bande d’adolescents héroïques de la première saison, puis s’introduit dans une maison et nous emmène dans la chambre de Buck. C’est la première fois qu’on retourne dans cette dimension et que l’on retrouve des personnages qui nous étaient chers. Quel moyen vertigineux, à la hauteur de cette immense deuxième partie, et qui ouvrira la voie à d’autres moments d’anthologie.» M.B.

DOUBLE VIE PAR JEREMIE MARCHETTI
«On voulait bien excuser les petits défauts de la première saison de The OA (tout particulièrement son rythme en dent de scie) tant ce qu’on y voyait était si beau et si étrange, très loin d’une aimable arnaque à la Stranger Things. Trois ans plus tard, et alors que la première partie pouvait se suffire à elle seule malgré son cliffhanger, l’original angel, ses kids désenchantés et son savant fou reprennent du service, scindés dans deux réalités/parties construites habilement en miroir. Au prix des ambiguïtés qui faisaient la saveur de l’opus précédent, une mythologie labyrinthique, presque lovecraftienne (maison en rubik’s cube, poulpe extralucide, cerveaux plantes…) se déploie dans un San Fransciso érigé en ville-enigme . On pense évidemment à The Leftovers, autre grande série mystique qui nous larguait aussi pour mieux nous retrouver, traversait à cloche pied les mondes obscurs, nous faisait aimer presque trop intensément ses personnages. Après le conte foufou qu’on prenait le temps d’écouter, The OA devient une course contre la montre, un casse tête à résoudre : on s’affole et on s’accroche sans savoir ce qui va nous tomber dessus. Avec son personnage amenant autant de réponses de questions, Irène Jacob n’a sûrement pas été castée au hasard, elle qui fut la Véronique de Kieslowski, apparaissant dans une piscine comme la Binoche de Bleu. Kieslowski qui nous faisait croire à l’incroyable, qui nous susurrait qu’un ailleurs, qu’un mystère était possible. Comme ici. Et tout est possible à présent dans The OA, TOUT, en témoigne ce final impossible qui brise toutes les barrières. Brit Marling nous explose la tête contre les murs, transforme les restes en café moulu et nous le fait boire. Et c’est divin.» J.M.

FIN AUX MULTIPLES MAINS PAR JEREMY PIETTE
«De ses pétales à détacher comme autant de récits à effeuiller, la seconde partie de The OA nous entraîne avec son Ange Originel dans sa pente fantastique aux nombreuses circonvolutions, détours et dispersions. Fable écolo-mystique? Délire labyrinthique? La série (ou pèlerinage) sous tutelle Netflix, créée par une Brit Marling maître de tout – interprète de l’héroïne séraphine, mais aussi cocréatrice et coréalisatrice du projet avec son camarade Zal Batmanglij – voit sa sa trame originelle étirée par les voyages interdimensionnels, puzzles en réalité virtuelle pour geeks, nouvelles enquêtes et errances d’ados esseulés. L’une de ses grandes qualités: nous attacher avec les nœuds d’un récit fantastique sans pour autant laisser de côté l’ordinaire, ni ceux restés derrière. Car l’ange originel, de son saut entre deux mondes, a dû quitter Steve, Alfonso, Buck, Jesse, Betty (BBA), Angie, qui l’ont aidé à faire le voyage. Un caïd qui ne sait plus où ni qui frapper, une femme seule qui ne sait plus où aller, un jeune garçon trans qui ne sait plus à qui se confier…, la bande qui a cru à l’épopée d’un ange, en l’impossible, est donc ici réunie à la force d’une foi quasi-aveugle, sûrement désireuse de «s’auto-détourer»  de leur propre quotidien brumeux, prête à tout les gestes – et toutes les danses – pour suivre OA. Sous sa belle couche d’émail sci-fi qui s’écaille, la série-poupée russe – de ses récits enchâssés et ses âmes qui transvasent d’hôtes en hôtes – exhale bien des maux. Il faudra du temps à Betty (BBA), la plus âgée du groupe, pour saisir pleinement au-delà de toute magie, que l’ombre qu’elle voit en rêve et lui demande de l’aide n’est pas son frère – un esprit – mais bien l’un des kids qui l’entourent: veste en jean, drapeau américain dans le dos, Steve a besoin de bras pour l’entourer, pour lui dire que tout ira bien. BBA s’exécute et approche ainsi ses mains du Star-Spangled Banner – toute une Amérique à enserrer, avec sa jeunesse abandonnée, ici pour un temps consolée. Chaos et acceptations. The OA, avec ses millefeuilles de personnalités, facettes et échos qui s’entremêlent nous rappelle que nous devons constamment jongler pour déconstruire, interroger et accepter nos identités mouvantes, multiples et heureusement imparfaites. Le voyage interdimensionnel est une affaire intime et personnelle. «Je partage les expériences de tous les corps qui m’ont accueilli» entend-on au détour de ce qui se distingue comme l’une des séries les plus fortes et touchantes qu’il ait été donnée à voir sur Netflix. C’est ce qui la rend terriblement chaos, définitivement belle (et si vous avez vu la fin de la seconde partie) particulièrement méta : The OA est une ombre dans nos vies, de nos vies, dans laquelle notre regard se perd, et parfois, en miroir, s’effraie lui-même. Mais qui n’a pas d’ombre n’a pas la volonté de vivreJ.P..

RÉ-ENCHANTER LE MONDE PAR FABIEN RANDANNE
«Où se situe The OA sur l’échelle du chaos? Pas besoin de se concerter avec une pieuvre télépathe pour répondre: très haut. Dans un paysage sériel relativement formaté, Brit Marling et Zal Batmanglij s’arrogent bien des libertés. Dans la production d’abord, en livrant des épisodes à la durée aléatoire – une heure par-ci, trente ou quarante deux minutes par-là et il va falloir vous y faire – et surtout en prenant le temps de bosser leur sujet en laissant passer plus de deux ans entre deux saisons. Leur série s’insère ainsi comme un réjouissant intrus dans un catalogue Netflix au cahier des charges généralement calibré. Et rien que ça, c’est déjà un peu chaos. Les deux showrunners sont surtout parvenus à créer une mythologie crédible et captivante à base d’éléments aussi disparates qu’improbables. L’exemple le plus flagrant, ce sont ces mouvements chorégraphiques primordiaux dans l’intrigue qui prennent une dimension épique, voire émouvante, lorsqu’ils sont exécutés par les personnages, alors que le risque de sombrer dans le ridicule semblait énorme. Chaos aussi, cette mise en garde délivrée aux personnages via un zapping frénétique composant un message fait de morceaux de pubs, de plans de films et d’écran de La Roue de la fortune (cf. photo). Chaos encore cette espèce d’oracle tentaculaire ou Elodie (Irène Jacob), confiant que dans une autre dimension elle est une actrice de films d’auteurs français. The OA, tout en s’adressant à l’intelligence d’un public adulte, titille des réflexes plus enfantins en déployant une force ludique. Quand Prairie, dans la première partie, réunit un petit groupe autour d’elle pour raconter son histoire, on n’est pas loin du conte narré au coin du feu où il s’agit de se laisser aller à croire à l’incroyable. Quand, dans la deuxième partie, il faut trouver le chemin menant à un vitrail circulaire, les personnages résolvent en fait les énigmes d’une chasse au trésor. The OA nous connecte à notre part enfantine tout en nous tordant le cerveau. Et on aime ça. Ça c’est chaos.» F.R.

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