Believe the hype: la saison 2 de la série The OA s’avère bel et bien à ranger entre The Leftovers et Twin Peaks: The Return.

PAR MORGAN BIZET

Avant de commencer la lecture de cet article, cher lecteur, prends garde à toi, nous parlerons de toute la saison 2 de The OA (et donc de son final époustouflant). Si tu ne l’as pas vue, prière donc d’attendre avant d’entamer la lecture de cet article. Si tu l’as vu, alors tu es bel et bien dans le même état que nous. Un état de sidération et d’émerveillement.

Au crépuscule d’une année 2016 pleine de merveilles filmiques – au hasard, The Strangers, Toni Erdmann et Elle – sortait The OA sur Netflix, comète sensorielle et mystique derrière ses atours de série SF. L’ovni télévisuel de Brit Marling – également scénariste, productrice et actrice principale – et Zal Batmanglij allait profondément marquer son audience, partagé entre amour et dégoût. Car The OA demeure un objet sophistiqué et exigeant, et son pitch délirant pourrait facilement être considéré comme grotesque par ses détracteurs.

The OA, c’est l’un des nombreux patronymes de l’héroïne de la série, née Nina Azarova, puis appelée Prairie Johnson à son adoption par un couple américain. OA pour Ange Originel, car le miracle lui est indissociable. Elle est l’unique rescapée d’un accident de voiture durant son enfance en Russie, la laissant malgré tout aveugle. Plus tard, elle revient pourtant guérie de sa cécité après une détention de 7 ans par Hap, docteur maléfique obsédé par les expériences de mort imminente et les voyages inter-dimensionnels. A la fin de la première saison, OA recevait une balle dans le cœur, abandonnant sa dimension, sa famille, ses amis, pour une autre. Le dernier plan nous laissait espérer des retrouvailles entre OA et Homer, son voisin de cellule et amour dont elle n’a eu la chance d’effleurer qu’une seule fois.

Ceux qui ont côtoyé l’ange originel, bienveillants ou malveillants, ne sont pas les uniques meurtris par cette «disparition». Le spectateur envoûté par une remarquable première partie aura dû attendre deux ans et demi pour voir enfin arriver cette saison 2 messianique. En effet, OA ne s’adressait pas uniquement au petit groupe du Michigan, mais surtout au spectateur de la série, parfois émerveillé, d’autres fois circonspect. C’est que la vérité du périple de l’ange, un peu comme la jeune fille de l’eau de l’œuvre éponyme de Shyamalan, était violemment ébranlée dans les dernières minutes de la première saison. Et si tout ce que nous avions vu et entendu était faux…

Finalement, le véritable propos de The OA ne serait pas tant la divinité et le sacré mais plutôt un discours méta sur les pouvoirs de la fiction, et plus particulièrement la fiction cinématographique et sérielle. Ou alors The OA brouille subtilement les pistes: la croyance en un récit fictionnel ne relève-t-elle pas en un sens d’une forme de croyance spirituelle? Le cinéma et la télévision sont notre nouvelle Bible. Ils construisent les mythes d’aujourd’hui et de demain. En tout cas, la deuxième partie abonde en ce sens, délaissant quelque peu le mysticisme pouvant rebuter des premiers temps pour un récit assumant encore plus ses folies, au risque de bouleverser nos attentes et frôler l’expérimental. Cette deuxième partie véhicule un plaisir jubilatoire à varier les genres, parfois au sein du même épisode, passant d’une SF tendance Fringe et Twilight Zone, au drame fantastique représenté cette décennie par la géniale The Leftovers, avant de plonger dans les limbes surréalistes et méta des œuvres de Jodorowsky et Lynch.

Il n’est pas interdit de dire que The OA partie 2 tisse des liens évidents avec l’événement artistique de la décennie, Twin Peaks The Return. Elles partagent toutes les deux un goût prononcé pour l’enquête policière nébuleuse. Le double récit de la première saison, l’un pseudo-carcéral, l’autre plus naturaliste, centré autour d’une jeunesse américaine moderne et désenchantée, est ici évacué pour laisser place à la recherche d’une adolescente disparue. Michelle, c’est son nom, ressemble d’ailleurs étrangement à un personnage de la dimension initiale. L’enquête prend des allures de labyrinthe, d’énigme, de jeu vidéo. Au sens propre avec cette expérience vidéoludique en réalité augmentée qui guide la trajectoire des protagonistes au cours de cette deuxième partie. Ou encore la Maison à l’architecture délirante et fantasmagorique qui transforme l’épisode cinq en fascinant escape game.

Aux tulpa et doppelganger de la série de Lynch, The OA répond par ces corps-vaisseaux capables d’accueillir et de faire coexister une infinité de version du même individu. Ainsi, OA redevient Nina Azarova dans la nouvelle dimension. Une Nina qui n’a jamais été Prairie Johnson. Une Nina qui a échappé à l’accident durant son enfance, donc qui n’a jamais connu d’expérience de mort imminente et par conséquent l’état de cécité. Élevée par son père, qui n’a donc pas été tué, elle parle avec un fort accent russe. Toutefois, elle vit à San Francisco, et on apprend rapidement que son chemin a croisé les doubles de Hap et de Homer, les différentes dimensions pouvant se répercuter entre elles.

Chaque dimension semble diverger d’une autre par ramification, comme les branches et racines de l’arbre se séparent du tronc. La thématique de l’arborescence est d’ailleurs littéralement abordée dans cette saison 2, construisant des ponts entre espèce humaine et végétale, formant un amalgame drôlement organique et aberrant – ces visions de corps desquels poussent des fleurs. Des images surréalistes rappelant le cinéma de Jodorowsky, qu’une impressionnante séquence d’OA possédée par un poulpe géant et mythique appelé l’Antique Nuit cristallise à la fin de l’épisode 4.

Cette mythologie des théories inter-dimensionnelles propre à The OA, aussi fascinante qu’elle soit, ne fait toutefois pas le jeu de l’artificialité ou du simple scénario complexe et bien fichu. The OA va plus loin, toujours dans sa logique méta entamée secrètement dès son premier épisode. Le voyage entre les dimensions implique de cohabiter avec une nouvelle version de soi, et donc d’interpréter un nouveau soi. Ces voyageurs sont des acteurs, ce que confirme un incroyable monologue du personnage campé par la toujours irrésistible Irène Jacob. Voyageuse plus expérimentée, elle révèle à Hap avoir atteint une dimension où elle était une actrice française célèbre et dont elle avait fini par regarder tous les films. On comprendra dans le final époustouflant de la deuxième partie qu’elle s’était en fait retrouvée dans le corps de la véritable Irène Jacob.

Finalement, la vérité dévoilée par le vitrail situé dans le grenier de la Maison labyrinthique donne à voir le tournage de The OA. L’ange originel, Hap et Steve/Homer deviennent Brit Marling, Jason Isaacs et Patrick Gibson. Les personnages de la série viennent d’arriver dans notre réalité, où les pouvoirs étranges de OA n’ont plus lieu. Du moins c’est le constat terrible de ce final qui laisse à penser que OA a oublié qui elle était. Une fin tragique qui rappelle celle de Twin Peaks The Return où Dale n’avait pas réussi à inverser l’histoire et sauver Laura Palmer… jusqu’à ce qu’il ramène son double devant la maison des Palmer et qu’elle pousse un cri remettant tout en question. On attend déjà la saison 3 avec impatience pour savoir si les pouvoirs de la fiction pourront sauver OA. D’ici là on pourra répéter les cinq mouvements avec toute foi spectatorielle dans l’optique de conjurer ce triste sort.

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