Auréolé d’une réputation sulfureuse, en raison du scandale qu’il a provoqué à la Mostra de Venise 2018, The Nightingale, le second film de Jennifer Kent, confirme tous les espoirs placés en la réalisatrice de Mr. Babadook. Longtemps espéré en salles, il atterrit directement sur OCS.

1825, dans l’Australie sous domination anglaise. Après avoir purgé sa peine, Clare, une jeune bagnarde irlandaise, va bientôt pouvoir vivre librement auprès de son mari et de son bébé. Mais son officier de tutelle n’en a pas fini avec elle: violée et laissée pour morte, Clare assiste impuissante au massacre de sa famille par des soldats britanniques. A son réveil, au bord de la folie, elle se lance à leur poursuite à travers les terres vierges de Tasmanie avec pour guide un jeune aborigène. Dans cette région sauvage et isolée, où les lois des hommes ne s’appliquent plus, elle ne reculera devant rien pour se faire justice.

Bien installée depuis 2014 au sein du cinéma de genre grâce à son premier long-métrage, le très (et trop) hypé Mr. Babadook, l’Australienne Jennifer Kent s’est brûlée les ailes à la Mostra de Venise 2018, avec la projection de son second film, The Nightingale. Sifflé et conspué par une partie de la critique, le film était malgré tout reparti du festival avec deux prix – Prix Spécial du Jury et Prix Marcello-Mastroianni pour l’acteur Baykali Ganambarr. Des récompenses que beaucoup avaient assimilé à un choix politique de la part du jury présidé par Guillermo Del Toro, moins d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo – Jennifer Kent était notamment la seule réalisatrice en sélection, et son film portait un discours féministe fort. Une consécration malheureusement jugée insuffisante pour offrir au film une sortie en salles, le film tombant peu à peu dans l’oubli. Trois ans après la Mostra de Venise, The Nightingale trouve enfin un point de chute en France, grâce à OCS et Condor Films, qui sortira le film en DVD et Blu-Ray le 15 avril prochain.

On aura beaucoup fantasmé ce film quasi interdit trois ans durant, trimballant avec lui un champ lexical de critiques internationales («Choquant», «hardcore», «fasciste», «gratuit») et pas franchement soutenu par les quelques privilégiés de presse française ayant pu le voir à la Mostra. Tandis que le malaise à Venise provoqué par les applaudissements de certains critiques lors de la mort du protagoniste aborigène, et par l’insulte proférée à l’encontre de Jennifer Kent («Honte à toi, salope!») par un spectateur italien à la fin de la séance, perpétuait l’idée d’un film sulfureux et scandaleux. La vision de The Nightingale balaie d’un revers ce fantasme erroné. «Choquant», «hardcore», oui, The Nightingale l’est, c’est un fait. «Fasciste» et «gratuit»? En tant que rape and revenge, le film de Jennifer Kent flirte évidemment avec les limites idéologiques d’un genre que l’on pensait désuet, pourri de l’intérieur par un regard masculin finalement plus malsain et voyeuriste que féministe. Avec Revenge de Coralie Fargeat, et donc le deuxième long-métrage de Jennifer Kent, il semble pourtant renaître de ses cendres à l’aune de #MeToo, porté par des réalisatrices engagées. De ce fait, The Nightingale est un film «woke», et ne nous épargne pas, en apparence, sa métaphore à coups de gros sabots. Le personnage de Clare, violée et laissée pour morte, porte en elle la colère de toutes les femmes victimes du même sort, et sa vengeance sanguinaire a des airs d’un appel au renversement du patriarcat. Seulement, réduire le film à une telle lecture primitive prive le spectateur de ses nuances.

The Nightingale choque parce qu’il dresse le portrait d’un véritable enfer, la Tasmanie coloniale, alors connu sous le nom de «Terre de Van Diemen», où les britanniques installaient des bagnes afin de développer l’agriculture et les premières industries. On découvre une île sauvage où règnent des rapports hiérarchiques ultra-violents. Le lieutenant Hawkins (Sam Claflin, terrifiant) commande un groupe de soldats en les humiliant, et, en tant que propriétaire de Clare, dispose d’elle de maintes façons, jusqu’au viol, et plus tard, au meurtre de sa famille. Hawkins est lui-même un puits sans fond de frustrations depuis qu’il a été installé à la tête d’ivrognes pour faire la guerre aux aborigènes en territoire hostile. Son accession au poste de capitaine lui est refusée avec mépris par sa hiérarchie depuis trois ans. Enfin, lorsque Clare part en quête de vengeance contre Hawkins et ses hommes, elle paie un «boy», Billy, un aborigène occidentalisé et instrumentalisé pour lui servir de guide. La prisonnière réduite quasiment à l’état d’esclave, traite Billy comme un animal, avec racisme et dégoût. Le «noir» est le chaînon le plus bas de la hiérarchie en cours sur l’île.

Par l’intermédiaire de la vengeance de Clare, The Nightingale met donc en scène une «History of Violence». Le rape and revenge s’estompe doucement, à mesure que Clare et Billy plongent dans la jungle et le bush tasmanien, et le récit de devenir celui d’une colère, celle du génocide aborigène. Pour rappel, au XIXe siècle, la population autochtone locale a été totalement décimée par l’envahisseur occidental. Dans la jungle, superbe décor rendu encore plus anxiogène par l’utilisation d’un format d’image carré, Clare et Billy s’apprivoisent et échangent sur leurs luttes intimes. En dépit de ce que certains critiques ont pu déclarer, Jennifer Kent n’associe jamais complètement le combat de Clare et celui de Billy. La première entame déjà la fin de sa vendetta après le premier meurtre sanguinaire qu’elle commet. En massacrant littéralement le bourreau de son fils, elle devient son égal. Elle est alors prise d’une culpabilité morale qui va la hanter jusqu’à apercevoir le fantôme de sa victime dans les ténèbres de la jungle. Elle n’ira finalement pas au bout de sa quête vengeresse, qui se conclura par une confrontation verbale et une émancipation de Clare devant une assemblée de soldats.

En s’articulant ainsi, The Nightingale ne sombre pas dans les tentations «fascistes» du rape and revenge, mais démontre au contraire les limites du genre, qu’il prend à rebours. C’est Billy qui prendra alors le relais et assassinera Hawkins et son second, avant d’entreprendre une danse de liberté sur la plage, une balle dans l’abdomen. Un peu plus tôt dans le film, il s’était effondré lors d’un repas, en répétant: «C’est mon pays! C’est mon pays!». A ce moment-là, le film amorçait déjà son changement de paradigme. Plutôt que I Spit on your grave ou L’Ange de la vengeance, The Nightingale s’inscrit davantage dans la lignée de Mandingo de Richard Fleisher, et surtout Utu de Geoff Murphy – film néo-zélandais qui contait la révolte d’un maori contre les colonisateurs britanniques. Baykali Ganambarr rappelle également le légendaire David Gulpilil, qui jouait lui aussi un guide aborigène dans Walkabout de Nicolas Roeg, La dernière vague de Peter Weir et The Tracker de Rolf de Heer. En se rapprochant davantage du cinéma de genre australien, Jennifer Kent signe un film plus convaincant que son Mr. Babadook, trop référencé et aux accents européens. Son style froid s’épanouit ici dans les grands espaces, filmés comme le huis-clos emprisonnant de son premier long-métrage, tout en se délestant de l’aspect chargé et ampoulé de ce dernier – quelle belle idée de n’avoir recours à aucune musique! Le temps jugera si The Nightingale est le grand film qu’il semble être, dès lors qu’on regarde plus loin que sa métaphore féministe, «nécessaire» mais un peu bourrine. C’est déjà l’un des films de genre les plus importants de la dernière décennie, et on ne le découvre hélas qu’en 2021.

The Nightingale de Jennifer Kent est visible sur OCS

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