“The Nightingale” de Jennifer Kent: derrière le scandale à Venise, un film de genre majeur dispo en Blu-Ray

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Trois ans après sa présentation houleuse à Venise et un mois après une diffusion en loucedé sur OCS, The Nightingale de la réalisatrice Jennifer Kent est ENFIN disponible en VOD, DVD et Blu-Ray chez Condor Films. Derrière le scandale, l’un des films de genre les plus importants de cette dernière décennie.

Auréolé d’une réputation sulfureuse, en raison du scandale qu’il a provoqué à la Mostra de Venise 2018, The Nightingale, le second film de Jennifer Kent (Mr Babadook en 2014), était fébrilement attendu dans nos salles françaises mais il trainait jusqu’ici dans un purgatoire. Il aura finalement fallu se ronger les ongles pendant 3 ans (ce qui laisse un peu d’espoir sur Mektoub My Love: Intermezzo d’Abdellatif Kechiche, les amis, hein) avant de le voir atterrir par miracle dans un premier temps sur OCS en mars puis en VOD, DVD et Blu-ray en avril. Un destin cruel pour une œuvre qui ne le méritait absolument pas et à laquelle on se plaira à tresser des lauriers. C’est dense, âpre et terrassant. Le genre de production qui frôle de peu le chef-d’œuvre, en raison seulement de quelques longueurs et ramifications scénaristiques inutiles. Un film dont le spectateur revient malgré tout bien groggy, abasourdi.

1825, dans l’Australie sous domination anglaise. Une jeune irlandaise, ex-prisonnière d’un lieutenant anglais exilée en Tasmanie, part dans une vendetta meurtrière contre ce dernier et deux de ses hommes, après avoir été laissée pour morte, violée, gisant à côté des corps froidement assassinés de son mari et de son bébé. Dans sa quête de vengeance, elle fera appel à un guide aborigène. Voilà pour le synopsis et c’est peu dire qu’on aura beaucoup fantasmé ce film maudit depuis sa présentation houleuse à la Mostra de Venise (des sifflets et des réactions sexistes dont le glaçant «Honte à toi, salope!» en fin de projection), quasi interdit trois ans durant, trimballant avec lui un champ lexical de critiques internationales («Choquant», «hardcore», «fasciste», «gratuit») et pas franchement soutenu par les quelques privilégiés de presse française ayant pu le voir à la Mostra. La vision de The Nightingale balaie d’un revers le fantasme erroné.

«Choquant», «hardcore», oui, The Nightingale l’est, c’est un fait. The Nightingale dresse le portrait d’un véritable enfer, la Tasmanie coloniale, alors connu sous le nom de «Terre de Van Diemen», où les britanniques installaient des bagnes afin de développer l’agriculture et les premières industries. On découvre une île sauvage où règnent des rapports hiérarchiques ultra-violents. Le lieutenant Hawkins (Sam Claflin, terrifiant) commande un groupe de soldats en les humiliant, et, en tant que propriétaire de Clare, dispose d’elle de maintes façons, jusqu’au viol, et plus tard, au meurtre de sa famille. Hawkins est lui-même un puits sans fond de frustrations depuis qu’il a été installé à la tête d’ivrognes pour faire la guerre aux aborigènes en territoire hostile. Son accession au poste de capitaine lui est refusée avec mépris par sa hiérarchie depuis trois ans. Enfin, lorsque Clare part en quête de vengeance contre Hawkins et ses hommes, elle paie un «boy», Billy, un aborigène occidentalisé et instrumentalisé pour lui servir de guide. La prisonnière réduite quasiment à l’état d’esclave, traite Billy comme un animal, avec racisme et dégoût.

En tant que rape and revenge assumé, le film de Jennifer Kent flirte évidemment avec les limites idéologiques d’un genre que l’on pensait désuet, pourri de l’intérieur par un regard masculin finalement plus malsain et voyeuriste que féministe. Le rape and revenge s’estompe doucement, à mesure que Clare et Billy plongent dans la jungle et le bush tasmanien, et le récit de devenir celui d’une colère, celle du génocide aborigène. Pour rappel, au XIXe siècle, la population autochtone locale a été totalement décimée par l’envahisseur occidental. Dans la jungle, superbe décor rendu encore plus anxiogène par l’utilisation d’un format d’image carré, Clare et Billy s’apprivoisent et échangent sur leurs luttes intimes. The Nightingale est à la fois d’une violence insoutenable (en particulier sa première demi-heure) et, en même temps, d’une profonde beauté. The Nightingale s’inscrit dans la lignée de Mandingo de Richard Fleisher, et surtout Utu de Geoff Murphy – film néo-zélandais qui contait la révolte d’un maori contre les colonisateurs britanniques. L’acteur Baykali Ganambarr rappelle également le légendaire David Gulpilil, qui jouait lui aussi un guide aborigène dans Walkabout de Nicolas Roeg, La dernière vague de Peter Weir et The Tracker de Rolf de Heer. En se rapprochant davantage du cinéma de genre australien, Jennifer Kent signe ainsi un film plus convaincant que son Mr. Babadook, trop référencé et aux accents européens. Son style froid s’épanouit ici dans les grands espaces, filmés comme le huis-clos emprisonnant de son premier long-métrage, tout en se délestant de l’aspect chargé et ampoulé de ce dernier – quelle belle idée de n’avoir recours à aucune musique! Le temps jugera si The Nightingale est le grand film qu’il semble être, dès lors qu’on regarde plus loin que sa métaphore féministe, «nécessaire» mais un peu bourrine. C’est déjà l’un des films de genre les plus importants de la dernière décennie, et on ne le découvre hélas qu’en 2021. M.B.

Bonus: L’histoire et les personnages (28’)
Dans les coulisses du tournage (18’)

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