La plus grande douleur issue de l’impression de «temps arrêté» est sans doute le fait que le souvenir du temps passé est omniprésent. Lorsque l’on ne pense qu’au passé, la vie n’a plus de raison de s’excuser. Explicitement: le souvenir, passé sous le broyeur du présent, rend chaque seconde insupportable. L’existence même du souvenir est intolérable. On aimerait ne pas l’avoir vécu. Pourtant, c’est un fait. L’histoire de The Last of Us Part II est proche de ce sentiment. Sous tous les aspects – y compris les glauques que l’on peut concevoir.

The Last of Us Part II tient à la fois d’une suite post-apocalyptique d’une histoire «post-apocalypse», ainsi que d’une succession de désastres sentimentaux. Nous avions rejoué à la première partie, lorsque l’épidémie du coronavirus avait débuté. La catharsis avait fait des miracles. Pour vous donner les bases: Ellie et Joel (une infectée et un trafiquant) se liaient d’amitié dans le but de sauver l’humanité en proie à un virus, le Cordyseps, extrêmement contagieux, qui rendait les individus morts doués d’un drôle d’instinct de survie.

Ellie avait 14 ans (le jeu est sorti en 2013). Joel la trimbalait à travers la côte Est, puis le Middle-West, à la recherche de la tribu des Fireflies: le dernier bastion scientifique attelé à la lourde tâche de trouver un vaccin. La partie, comme dans Jumanji, débutait 20 ans après les faits, une fois les dés lancés. L’histoire a remporté pas moins d’une trentaine de trophées du «meilleur jeu sur console jamais conçu». Un succès jouissif. D’autant plus que la difficulté pouvait évoluer du simple au triple, en passant de «Facile» à «Réaliste» (disponible à partir du remaster sur PS4). On se plaisait à y revenir pour tenter de trouver un moyen de combattre les morts-vivants. Que cela soit enfermé dans une cabane, face à des dizaines de bras armés fendants des planches de bois, à la manière de La Nuit des Morts-Vivants (George A. Romero, 1968) ou en plein jour, comme dans Répulsion (Roman Polanski, 1965). On était submergés.

Dans l’histoire, 20 ans auparavant, le gouvernement avait instauré une loi de confinement extrême, après plusieurs couvre-feu infructueux. Puis, voyant l’inefficacité du processus évoluer, ils ont fini par craquer et ont décidé de parquer les non-infectés dans des zones de quarantaine où chaque personne devait être contrôlée quotidiennement, et où quiconque ayant une température trop élevée devait être immédiatement assassinée. 2 balles dans la tête! Et une dans le corps, au cas où.

Sur ces ruines, en 2020, lorsque que nous avons appris qu’une suite devait sortir en fin mars, nous étions plus qu’enthousiastes. Mais coronavirus oblige, la suite à été repoussée au 29 mai, puis au 19 juin. On a finalement fini par y jouer. Et on peut vous dire que ça nous a décoiffé. Non seulement, l’histoire est radicalement différente de ce qu’on attendait mais elle divulgue des éléments de réponses sur comment l’humanité peut agir à J+*Nombre infini* Post-Outbreak Day Chaos. C’est-à-dire: très mal! Les réponses se placent au niveau d’une éthique digne du manuel d’Epithète. Le bas est le haut, et le haut est le mal – le bien – et inversement, selon l’orientation de sa trajectoire. Toute subjectivité est rendue objective et immédiatement ajoutée à la constitution que chacun se crée dans son état. Selon son existence, dans le noyau de la centrifugeuse, l’épidémie décime toutes les croyances établies.

2020. Ellie est devenue grande, lesbienne (comme montré dans le DLC Left Behind, sorti en 2015). Elle est amoureuse d’une nouvelle venue et vit avec Joel à Jackson. Ne vous inquiétez pas, si vous avez joué au 1, il n’y aura aucun spoiler dans cet article. Le temps s’est écoulé. Près de 5 ans après les événements de l’hôpital – où la tentative de trouver un vaccin grâce aux anticorps d’Ellie s’est soldée par un effect cuisant. Ellie vadrouille désormais pour lutter contre les intrus et les infectés aux alentours de la ville. L’an 2038 bat son plein. Ça carbure à la chevrotine. Plusieurs éléments vont cependant venir perturber cette routine. Parmi les plus marquants, ce qu’on a dû accepter est la perspective d’une troisième opinion sur la situation. Après celle de Joel, d’Ellie, il y a un nouvel iris: Abby.

Ce qu’il faut en retenir? Sans ordre, l’humanité n’est pas bonne naturellement. Faut-il avoir besoin de vous le dire pour que vous puissiez comprendre The Last of Us Part II? Le geste le plus audacieux de l’histoire de ce jeu sorti en tant de crise est sans doute dans cette résilience, proprement humaine. Et ce, même s’ils n’en avaient pas du tout conscience au moment de sa création. Ce «Part II» a cassé avec brio le mythe du super héros vingtièmemiste pour placer sur la table un bazar de headshots transgenrés – où tout le monde est égal – et où chacun peut mourir de la manière la plus atroce qu’il souhaite. L’annihilation de la notion de «bien» et de «mal», ajoutée au désastre de constater que nos constructions sociales n’ont plus d’effets et qu’il n’y a plus qu’une succession d’actions entraînant des conséquences irréversibles, coincées à l’intérieur d’une volonté d’une survie, est la chose la plus terrifiante du monde. S.R.

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