Diffusée depuis le 20 avril sur Netflix à raison de deux épisodes par semaine, la série documentaire The Last Dance revient sur la dernière saison de l’une des meilleures équipes de basket-ball de l’histoire de la NBA, à l’aube du destin exceptionnel de ses principaux acteurs. Bien entendu, l’attention se focalise plus particulièrement sur un homme, sans doute le plus grand joueur de basket de tous les temps, ainsi que l’un des compétiteurs les plus féroces du sport moderne: Michael Jordan.

Qu’on l’aime ou pas, force est d’admettre que «MJ» est une légende vivante, décrite par certains comme l’incarnation de Dieu sur un terrain de basket, tirant la langue face à la défaite avec un talent éblouissant, lorsqu’il n’est pas tout bonnement effrayant. Mais interrogeons-nous un instant sur le sens premier du mot «légende». Pour faire simple, c’est un récit basé sur une représentation de faits plus ou moins embellis par l’imagination populaire, et qui a la particularité d’imprégner durablement la mémoire collective. Tout le monde ou presque sait aujourd’hui qui est Michael Jordan, et quel est le récit qui a façonné sa légende: celui de la victoire. The Last Dance est ainsi le dernier chapitre (on ne compte pas le retour aux Wizards en 2001. JAMAIS!) d’un destin qui doit justement sa trajectoire victorieuse à une façon d’appréhender le sport comme un récit, individuel et collectif. Cette idée, MJ la doit à Phil Jackson, le mythique entraîneur des Bulls de 1989 à 1998 (et accessoirement l’entraîneur le plus victorieux de l’histoire de la NBA), qui a mis à profit son appétence pour les spiritualités bouddhistes, amérindiennes et pré-socratiques pour mener à six reprises ses joueurs vers le titre suprême. Chaque saison était alors conçue comme une sorte de quête, consolidant le mental et la motivation des troupes afin que chacun oeuvre vers ce dessein commun qu’est la victoire. The Last Dance, c’est donc le récit de la der des ders, Jackson n’ayant pas eu l’opportunité de renouveler son contrat avec les Bulls, et Jordan refusant de jouer pour quelqu’un d’autre que lui.

Avec cette certitude d’un règne prenant bientôt fin, la série ménage la mélancolie du spectateur en ne cessant de retourner dans le passé de cette magnifique équipe, de l’enfance défavorisée de l’éternel lieutenant Scottie Pippen, à la relation décisive (mais très succincte) que Dennis Rodman a entretenue avec Madonna. L’idée, c’est de comprendre comment ces joueurs en sont arrivés là où ils en sont en cette saison 1997-1998, et comment chaque composante de leur vie, aussi anecdotique soit-elle, a déterminé leur carrière de joueurs professionnels. Dans le cas de Jordan, trois aspects du personnages sont mis en lumière: l’homme, le champion, et la star que la NBA cherchait pour illuminer les années 90, au sortir de la rivalité mythique entre les Lakers de Magic Johnson et les Celtics de Larry Bird. De façon très pertinente, The Last Dance montre que Jordan a été en partie «façonné» par la NBA, de telle sorte à ce qu’il incarne son image de marque, puis qu’il devienne son «émissaire» dans le monde au travers de sa participation aux Jeux Olympiques en 84 et 92, pour finalement devenir le visage du basket mondial. Dès lors, avec Jordan, la NBA n’était plus vue comme une sorte de parc d’attraction flashy totalement désintéressé de ce qui se passait au-delà des frontières américaines, mais bien comme la plus grande ligue de basket du monde. 

Il y a ensuite le champion, bien sûr. Là encore, The Last Dance montre la prédominance du récit dans la réussite du joueur, qui n’a cessé de se nourrir de rivalités successives afin d’entretenir sa motivation. Il y a d’abord celle avec les «Bad Boys» du club des Detroit Pistons, puis celle avec les Knicks de Patrick Ewing, ou bien encore celle avec George Karl, l’entraîneur des Seattle Supersonics (finales 1996), qui avait refusé de le saluer alors qu’ils mangeaient tous les deux dans le même restaurant. Oui, MJ était vénère, toujours habité par cette incommensurable envie de battre son adversaire, que ce soit sur le terrain de basket ou bien à une simple partie de cartes avec ses coéquipiers. Mais cette seule motivation n’était pourtant pas suffisante. En dépit de ses hallucinantes performances individuelles, Jordan ne gagnera pas de titre avant l’arrivée de Phil Jackson aux commandes des Bulls. D’abord réticent, le numéro 23 trouvera pourtant en celui que l’on nomme alors le «Zen Master» le guide qu’il n’a jamais eu, et qui a eu l’audace de s’attaquer à son individualisme. Jackson n’utilisait plus Jordan comme une machine à scorer, mais comme un moyen de sublimer le talent de ses coéquipiers, au travers du fameux système de jeu en triangle que la série a le mérite d’expliquer aux néophytes. Le récit d’un joueur devient celui d’une équipe, avec à la clé six trophées de champions remportés en huit ans.  

Tout au long du visionnage, nous comprenons Ă©galement qu’être champion, c’est aussi ĂŞtre une sorte de tyran. MĂŞme si la sĂ©rie est entièrement acquise Ă  la cause de Jordan, elle ne se prive pas de montrer les dĂ©rives assez extrĂŞmes de son exigence dĂ©mesurĂ©e envers ses coĂ©quipiers, n’hĂ©sitant pas Ă  harceler ceux qui ne donnent pas autant de leur personne que lui sur le terrain. Dès lors, l’image du champion Ă©corne celle de la star souriante, du «mec sympa» signant de autographes aux enfants, et rĂ©vèle les infimes failles de l’«homme». Jamais le titre de 96 n’aura autant d’impact Ă©motionnel sur le spectateur que quand il aura vu cette image saisissante de Jordan effondrĂ© au sol, pleurant Ă  chaudes larmes ce premier titre remportĂ© depuis l’assassinat de son père. Les camĂ©ras et les flash d’appareils photos n’arrivent mĂŞme pas Ă  gâcher ce moment incroyable, rĂ©sumant toute la persona de Jordan. Personne n’aura dĂ©vouĂ© sa vie au basket-ball avec autant de passion que lui. MJ est le basket, au sens oĂą il est animĂ© Ă  chaque instant par le dĂ©sir de gagner, de se surpasser, et d’écrire les plus belle pages de l’histoire de ce sport incroyable.

En dépit d’une structure parfois un peu poussive, certains liens entre le passé et le «présent» (1998) étant clairement introduits aux forceps, The Last Dance arrive assez brillamment à répondre à ses deux principaux enjeux: d’une part, comprendre qui est Michael Jordan; et, d’autre part, montrer que la clé du succès réside dans la nécessité de partager un récit commun. En somme, le basket y est érigé au rang d’art. Au travers de son impressionnante documentation (images d’archives sur et en dehors du terrain) ainsi que de ses nombreux témoignages parfois confrontés à l’avis de MJ lui-même, la série ménage les points de vue pour tenter de donner une vision d’ensemble de cette époque bénie de la NBA, mettant en lumière les caractères forts des joueurs qui ont fait sa gloire, ainsi que l’atmosphère exaltante qui pouvait se dégager des matchs, sur fond du mythique thème Sirius du groupe Alan Parsons Project.

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