S’il apparaît comme limpide que The Irishman (visible dès le 27 novembre sur Netflix) représente un point de rupture dans la filmographie de Martin Scorsese, encore faut-il comprendre pourquoi. Le Chaos s’est penché sur la question.

Un travelling dans les couloirs assombris d’une maison de retraite sur fond de musique soul, voilà le plan qui ouvre cette fresque dantesque de trois heures trente, et pose déjà les bases d’un revirement surprenant. Jusqu’alors, le film de gangsters scorsesien puisait sans détour dans un imaginaire rock, mêlant figures de rebelles exaltés et musique entraînante, montage enjoué et virtuosité des plans. Un souffle épique digne des grandes tragédies grecques et propice, en un sens, au fantasme, qui sera ici parfaitement absent. Au bout de ce lancinant mouvement de caméra trône Frank Sheeran, le «héros» du film, vieillard rabougri et impuissant, cloué dans son fauteuil roulant, les yeux cachés par de disgracieuses lunettes de soleil. Un Robert de Niro grimé qui entreprendra, en s’adressant directement au spectateur, de narrer les événements qui l’ont conduit à croupir dans ce mouroir. Une tonalité morbide qui tient au fait que le film marque une triple cassure dans la prolifique carrière de Scorsese: son premier film à ne pas connaître les joies d’une distribution au cinéma (une déception d’autant plus grande que de l’aveu même de Scorsese, le film était pensé pour la salle), The Irishman marque assurément la fin d’un genre et d’une époque, et met en images la réflexion d’un homme sur sa propre existence.

Dans Le Loup de Wall Street, sorti en 2013, Martin Scorsese auscultait les troubles de l’Amérique contemporaine et hyper-capitaliste, et racontait déjà en sous-texte ce que The Irishman viendra plus tard confirmer. La figure classique du voyou relève de l’histoire ancienne; le gangster des temps modernes a délaissé les braquages au profit de la spéculation financière et a troqué son revolver contre une impitoyable verve commerciale. Si le mythe du wiseguy que Scorsese a implanté dans l’inconscient collectif voit ses actions régies par un code d’honneur inviolable, le trader ne s’embarrasse quant à lui d’aucune limite morale dans sa course démentielle à la toute-puissance. Le «voyou magnifique» comme on pourrait l’appeler appartient désormais à une autre époque, et Martin Scorsese aussi, en un sens. Un constat qui confère à The Irishman une portée résolument nostalgique.

Pour autant, le maître évite avec intelligence de glorifier plus que de raison les figures qui ont fait sa renommée, et qu’il regarde maintenant dans le rétroviseur de sa carrière. De tous les films de gangsters du maître, The Irishman est incontestablement le plus sobrement réaliste, le plus dramatiquement amer. Exit la fougue adolescente d’un Mean Streets, l’ambition baroque et opératique d’un Casino ou l’esprit punk- chic des Affranchis, Scorsese abordant son sujet avec une retenue qu’on ne lui suspectait pas. The Irishman touche au final bien plus à la tragédie familiale (dans la relation complexe qui unit Frank Sheeran à sa fille, mais aussi dans la fraternité naissante entre Frank et Jimmy Hoffa, campé par Al Pacino) qu’au film de gangsters académique. Personnifiée par Russell, le personnage de Joe Pesci (qui lui aussi fait preuve d’une sobriété à contre-emploi), la Mafia demeure systématiquement au second plan de l’intrigue, et le film ne fera jamais le jour sur son fonctionnement nébuleux. Une focalisation réduite au territoire de l’intime qui se couple au refus de la linéarité, le film mélangeant trois espaces temporels distincts, amenés à converger dans son climax. C’est une nouveauté narrative pour Scorsese, qui par ce procédé annihile dès la scène d’ouverture l’opportunité d’une échappatoire pour son personnage. De simple ouvrier manutentionnaire au salaire médiocre, Frank devient certes un gangster respectable et respecté, mais seulement en apparence. A la différence de Sam Rothstein dans Casino ou Henry Hill dans Les Affranchis, Frank n’ira jamais toucher les étoiles, même pour un instant. Jusqu’au bout, il demeurera ce simple pion, manipulé par une machine dont il ne comprend pas les rouages.

D’une densité et d’une longueur hors du commun, The Irishman résonne comme l’oraison funèbre d’une époque révolue. Une expérience des plus austères qui témoigne d’un changement radical de point de vue, jusque dans sa représentation anti-spectaculaire de la violence (exit donc les décharges d’hémoglobines de Casino ou Gangs of New York). A bien des égards, The Irishman s’annonce comme le dernier film de gangsters de Scorsese – même si seul l’avenir pourra nous donner pleinement raison sur ce point. Et si le film semble signer le potentiel adieu d’un cinéaste à son genre de prédilection, il paraît aussi lever le voile sur la part d’ombre de son auteur et mettre à nu ses angoisses et ses questionnements quant à la fin de vie et la place qu’on lui accorde au sein du système hollywoodien. C’est sans conteste sa dimension la plus déchirante.

De la même manière que ses errances toxicomanes ont considérablement irrigué des films comme After Hours, A Tombeau Ouvert ou plus récemment (et avec légèreté) Le Loup de Wall Street, la vieillesse de Martin Scorsese aura définitivement eu un impact sur la conception de The Irishman. Et c’est paradoxalement le rajeunissement numérique à l’œuvre sur les acteurs pendant une grande partie du film qui en témoigne le plus clairement. D’aucuns trouveront matière à critiquer le réalisme du procédé (bluffant sur Pacino et Pesci, le rendu est effectivement plus hasardeux sur De Niro), sans pour autant comprendre l’idée brillante qui découle de cette bizarrerie. Comme si Scorsese avait voulu effacer par procuration l’emprise que le temps a sur lui-même, sans y parvenir pleinement. Car si les visages sont effectivement lavés de toutes marques de vie, impossible pour les acteurs de se délester de leurs corps de septuagénaires, de cette pesanteur qui contraint désormais chacun de leur mouvement. Une vieillesse qui viendra les rattraper brutalement dans la dernière heure, unanimement reconnue comme magistrale, et qui marque là-encore une nouvelle étape pour Scorsese. Lui qui abandonne usuellement ses personnages dans la fleur de l’âge les poursuit ici jusqu’au crépuscule de leur vie, ne cachant rien de leur pathétique destin: le corps qui s’effondre, affaibli par le poids des années, l’isolement, la dépendance, la maladie et au milieu de la tempête, les regrets, toutes ces blessures du temps jadis qu’on ne peut plus panser.

Et pourtant, jusqu’au bout, Frank gardera le silence sur plusieurs éléments de son histoire, sans véritable raison, comme pour préserver les coutumes d’un monde oublié, sauvegarder l’image de ceux qu’il a côtoyé et qui ne sont plus que des fantômes. Tout comme Martin Scorsese s’efforce de préserver un cinéma «à l’ancienne», loin des turpitudes financières et marketing qui agitent Hollywood. L’amertume palpable du film vient sans doute de là. Projet de longue date que Scorsese a peiné à faire produire avant de se réfugier chez Netflix, The Irishman prouve par sa simple gestation que le cinéma a changé. On comprend mieux la récente sortie du maître sur les films Marvel, devenus la norme dans un système qui se condamne, à force de vouloir contenter tout le monde, au conformisme le plus mortifère. Un système dans lequel Scorsese et consorts sont en position de faiblesse, luttant pour retarder le jour fatidique où leurs noms seront conjugués au passé. Dans ce contexte, The Irishman apparaît comme le requiem d’un temps de cinéma voué à l’extinction tout comme un ultime pied-de-nez aux grands studios, le film de gangsters ultime dont le dernier plan (que nous ne dévoilerons pas ici) synthétise toutes les volontés. Un plan qui, en vérité, ne met pas en scène Frank Sheeran, mais Martin Scorsese lui-même.

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