The Haunting of Hill House, nouvelle adaptation du roman culte de Shirley Jackson, rappelle que derrière les sommets d’angoisse se cachent de dĂ©chirants mĂ©lodrames. Après l’excellent Jessie, Mike Flanagan s’impose comme un nouveau maĂ®tre de l’angoisse. Retenez bien son nom.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Revenir à Hill House? Encore? Vous êtes vraiment sûr? Hill House, THE maison hantée du cinéma ET de la littérature fantastique, revenant comme si rien n’était en 2018 sous la houlette de Netflix et de Mike Flanagan? À vrai dire, le projet ne faisait pas tant frémir que ça pour une bonne raison : le pire est passé, et il s’appelle Hantise (Jan de Bont, 1999). Parti de là, donner une chance à l’un des plus talentueux artisans de l’école Blumhouse, qui nous avait alors donné l’année dernière un extraordinaire Jessie, on peut dire sereinement qu’on n’était plus à ça près. Et au bout du compte, c’est peut-être encore mieux que ce que l’on l’imaginait.

De la même manière que Luca Guadagnino pour son faux-remake de Suspiria, Flanagan a bien compris qu’il ne fallait surtout pas se contenter de filmer une énième fois les nuits de terreur de quatre bougres dans une demeure légendaire : il fallait tout réinventer. Certes, les fans du livre de Shirley Jackson et du film de Robert Wise (La maison du diable, 1963) reconnaîtront des motifs bien connus, tels que le redoutable papier peint, les statues, la petite tasse aux étoiles, l’escalier en fer forgé, ainsi que des noms, si ce n’est des personnages déjà croisés (Hugh Crain, Theodora, Luke…). Mais croyez-nous, l’expérience sera nouvelle.

Flanagan part d’un postulat bien connu, celui de la gentille famille ayant la mauvaise idée de s’abriter dans une bicoque maudite, pour mieux lui tordre le cou : ainsi, la série débute non pas par l’inévitable scène de déménagement, mais par la fuite de la famille, qui laissera derrière elle de terribles souvenirs mais aussi un des leurs. Trente ans plus tard, les six survivants s’évitent, chacun le nez dans leurs vies plus ou moins reluisantes : le père est aux abonnés absent, l’aîné Steve fait son beurre en écrivant sur le paranormal sans y croire, Shirley dirige une maison de pompes funèbres, Theo fait dans le social et les plus jeunes, les deux jumeaux Nell et Luke, s’enfoncent dans une dépression carabinée. Bientôt, tout ce beau petit monde devra se réunir pour affronter leur passé commun car le squelette dans le placard a ressuscité et il a définitivement une salle tronche…

On avait vu il y a quelques années la première saison d’American Horror Story, dite Murder House, dépoussiérer très agressivement et très efficacement le thème de la maison hantée. Flanagan, presque sciemment, en offre une antithèse radicale, troquant le cynisme contre la mélancolie, freinant sur les scènes chocs pour privilégier l’humain. Au milieu des drops habituels de l’école Jason Blum, Flanagan avait déjà prouvé par le passé que les personnages comptaient avant le mal qu’ils combattaient. Il faut donc éviter de s’engouffrer dans ce nouveau Hill House comme dans un pur shocker, et le voir à l’inverse comme un drama mâtiné de fantastique. Est-ce une mauvaise chose ? En l’état, décemment pas, tant on s’attache rapidement aux Crain et qu’on s’accroche très vite comme un damné aux différentes zones d’ombres de l’intrigue.

On craint un peu Ă  l’idĂ©e d’affronter des fantĂ´mes plus mĂ©taphoriques qu’autre chose, mais Flanagan, bien malin, mĂŞle aussi bien les spectres de l’âme que ceux venus du pays des morts. MĂŞme sans Stephen King dans les parages, le rĂ©alisateur de Jessie continue d’appliquer magistralement les leçons du maĂ®tre, qui faisait rejoindre le surnaturel inouĂŻ et la dĂ©tresse humaine sur le mĂŞme plan. Derrière les visages cadavĂ©riques et les silhouettes biscornues, c’est une cohorte de non-dits, de dĂ©sespoir, de deuil non digĂ©rĂ©, d’affrontements souterrains. Des problĂ©matiques qui Ă©voquent indubitablement Ça, dont la sĂ©rie va jusqu’à reprendre très adroitement la structure en deux temporalitĂ©s. L’autre rĂ©fĂ©rence qui saute aux yeux est celle, plus surprenante, de Six Feet Under : d’abord parce que l’action tourne souvent autour d’un funĂ©rarium, mais surtout dans la peinture très crĂ©dible et percutante d’une cellule familiale brisĂ©e, donnant une densitĂ© dramatique – pour ne pas dire théâtrale – Ă©clatante et inattendue pour un show d’épouvante, Ă©voquant alors crĂ»ment les tĂ©nèbres humaines que sont les traumatismes qui traversent nos vies, la peur de la mort ou le refuge dans l’addiction. La confiance que Flanagan a su donner Ă  ses actrices fĂ©tiches, telles que Kate Siegel, Carla Gugino ou Elizabeth Reaser, est ici redoutablement payante : toutes brĂ»lent d’une intensitĂ© que n’aurait sans doute pas rĂ©veillĂ© une production Blum.

Si l’écriture est au poil et le cast on fire, que vaut alors la partie dite «fantastique» ? Elle rĂ©ussit, en Ă©vitant un maximum les jumpscares, Ă  relever le challenge de nous faire trembler plus d’une fois. Flanagan l’avait dĂ©jĂ  prouvĂ© avec Jessie ou Oculus, et sa mise en scène fait Ă  nouveau des merveilles lorsque des apparitions tordues et grimaçantes viennent obstruer le champ de la camĂ©ra. Le bonhomme est allĂ© jusqu’à dissimuler de nombreux fantĂ´mes dans des arrières plans au cĹ“ur de scènes dites calmes, provoquant une parano galopante faisant confondre une lampe de chevet avec le crâne d’un enfant blafard! On admire Ă©galement l’art dont il fait preuve pour Ă©viter les clichĂ©s les plus Ă©vidents du genre (pas de meubles renversĂ©s, de corps Ă  enterrer Ă  l’autre bout du cimetière ou de balle qui rebondit dans l’escalier), de pousser Ă  fond les curseurs de la virtuositĂ© avec un Ă©pisode 6 totalement dĂ©mentiel dĂ©coupĂ© en plan-sĂ©quence ou, plus Ă©tonnant encore, de ne pas donner toutes les clefs de Hill House. S’il fallait bien un hic, car il n’y en a bien un, c’est peut-ĂŞtre dans son final cĂ©dant subitement au pathos tĂ©lĂ©visuel, comme si Ă©puisĂ© après tant d’efforts, Flanagan lâchait la bride pour foncer dans la facilitĂ© tire-larmes. Relativisons : les 10h et quelques prĂ©cĂ©dant cet Ă©pilogue nous avaient de toute façon dĂ©jĂ  bien mis par terre…

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