Le nouveau Sono Sion s’offre une sortie très confidentielle sur Netflix en ce mois d’octobre. Et pourtant, ne vous y trompez pas, le réal nippon chéri au royaume du chaos signe l’un de ses meilleurs films (si, si). La «liberté» offerte par la plateforme lui a permis de braver tous les interdits et d’envoyer valser la morale.

Violent regard en arrière sur sa propre filmographie, The Forest of love de Sono Sion est une détonation chaos d’une noirceur étourdissante qu’il vous sera difficile d’oublier. Après Tokyo Vampire Hotel, financé par Amazon, c’est donc au tour de Netflix de donner une carte blanche au réalisateur de Suicide Club pour son nouveau projet. Soit une ravissante et ambitieuse fresque de 2h30 narrant la relation de deux jeunes femmes tourmentées et d’une troupe de cinéastes amateurs qu’un homme aussi séducteur que diabolique va entraîner au plus profond de la dépravation. Au même moment, une série de meurtres étranges secoue l’Archipel. Rien qu’à la lecture de ce synopsis, une myriade d’images tirées des précédents longs de Sono Sion vient se rappeler à votre bon souvenir; et cela est tout-à-fait normal. The Forest of love est une sorte de synthèse des thématiques battues et rabattues par un cinéaste qui propose à la génération Netflix une porte d’entrée vers son univers. Familles dysfonctionnelles, relations amoureuses contrariées, personnages pervers et manipulateurs, sang qui gicle, références à Sade et à Bataille à foison et de la musique classique qui vient et revient… Pas de doute, vous êtes bel et bien chez Sono Sion. C’est donc un plaisir pour l’aficionado que de se sentir en terrain familier. Et ce sera sans doute un plaisir pour le néophyte avide de tout découvrir sur Netflix que de faire la découverte d’un cinéaste s’autorisant toutes les fantaisies, toutes les audaces, toutes les circonvolutions pour développer sa démentielle histoire. Loin d’être une facile redite ou un maxi best-of somme, cette longue histoire d’un pessimisme absolu envers tout le monde (n’oubliez jamais que nous sommes chez Sono Sion) va demander à n’importe quel spectateur, averti comme pas, une implication et paradoxalement un lâcher-prise total.

Construit en chapitres, ce récit aux digressions perverses, à la progression lente mais toujours passionnante, prend le temps idoine afin d’exposer les différents personnages tout en prenant le soin de garder floues les réelles motivations de chacun. Mitsuko (Eri Kamatari), jeune adulte renfermée sur elle-même depuis la mort de sa «Romeo», avec qui elle interprétait une version lesbienne de la pièce de Shakespeare pour le spectacle d’école de son lycée. Elle fait la rencontre d’un homme, Joe Murata (Kippei Shiina) dont le charme magnétique semble opérer sur toutes ses proies. Dracula des temps modernes pourvu d’une aura de gourou, il tient sous sa férule de frêles victimes qui cèdent à tous ses désirs, même les plus pervers, sans opposer de résistance. Parasitant les sphères familiales et/ou amicales dans lesquels il s’introduit, sa soif de sexe et d’emprise sur les autres semble infinie, illimitée, inusable… Ledit gourou entreprend d’aider ses ouailles, cette troupe de jeunes cinéastes amateurs qui semblent tout droit sortis de Why you dont play in hell?, pour réaliser un film sur lui-même ou plutôt sur le fantasme qu’il dégage.

Pour peu qu’on ne soit pas immédiatement dans le mood, l’introduction risque de paraître un poil décousue mais pas de panique: Sono Sion sait parfaitement sa destination, bien avant nous, enclenchant une mécanique infernale qui nous prendra inexorablement dans ses rets. Son histoire complexe est lestée d’une (fausse) mise en abyme, sorte de stratagème destiné à faire oublier que derrière chaque apparence se cachent d’autres réalités. Des réalités enfouies au plus profond d’êtres pourrissants de l’intérieur, dont les souvenirs ne cessent d’entrer en collision avec le quotidien.

On ne guérit jamais vraiment du passé chez Sono Sion. De Suicide Club à Himizu en passant par Strange Circus et plus récemment Antiporno, les protagonistes ont, comme points communs, d’être des âmes tristes rongées par un passé qui interfère avec le présent. Et The Forest of love de se révéler dans l’œuvre du réalisateur un requiem sur les blessures induites par chaque vécu et sur l’incapacité à aller de l’avant. Ici, les souvenirs laissent des cicatrices sur le corps comme dans l’âme. Les tentatives pour s’en défaire sont vouées à l’échec et les mains tendues, autant de pièges destinés à amplifier les douleurs enfouies, quitte à en faire éclore de nouvelles. Le propos est sombre, le traitement radical mais comme toujours chez Sono Sion, les percées poétiques et humoristiques permettent de ne pas suffoquer devant autant de nihilisme infligé à des personnages destinés à vivre dans la douleur. Et ce n’est qu’au bout de cette folle histoire aux débordements gores presque plus tétanisant que ceux de Cold Fish que la plus tordue des vérités sera révélée au grand jour. Alors respirez un bon coup et aventurez-vous, quitte à vous perdre, dans cette étrange forêt de l’amour. Vous ne pouvez qu’en ressortir plus vivant car comme dit le personnage de Murata à plusieurs reprises: le cinéma c’est la vie, et la vie c’est le cinéma. Coup de foudre chaos.

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