The Forest of Love, le dernier film de Sono Sion, atteint un tel sommet chaos que, mĂȘme rompus Ă  l’exercice, nos esprits ont vrillĂ© (carrĂ©ment, ouais!). On vous dit warum.

Pour peu que vous soyez familiers avec nos goĂ»ts, vous savez sĂ»rement Ă  quel point Sono Sion fait un peu partie de la famille, on lui reconnait volontiers depuis des annĂ©es (que dis-je, des dĂ©cennies, des siĂšcles…) sa place d’artiste majeur de notre Ă©poque. En d’autres termes, on aura beau nous prĂ©senter de nouveaux cinĂ©astes, de nouvelles rĂ©vĂ©lations, de nouveaux poseurs de festival, notre Sono Sion reste indĂ©passable, indĂ©boulonnable, indĂ©modable. C’est le meilleur et la sortie sur Netflix de son dernier The Forest Of Love nous le rappelle encore, toujours, constituant un rĂ©gal pour ceux qui le suivent depuis des lustres et aussi, ne l’oublions jamais, une merveilleuse porte d’entrĂ©e dans son cinĂ©ma pour tout spectateur avide de sensation forte avide de s’y risquer. La plate-forme, si souvent critiquĂ©e, y compris par nous, se rĂ©vĂšle aussi, et on va pas se voiler la face, une porte de diffusion salutaire pour celui qui n’a quasi jamais eu le droit Ă  une distribution dans les salles de cinĂ©ma en France (Ă  l’exception notable de Guilty of Romance et The Land Of Hope), seulement Ă  des sorties DVD et Ă  des rĂ©trospectives dans des festivals l’ayant rapidement considĂ©rĂ© comme un trĂšs grand (bisou L’Ă©trange Festival). D’oĂč la suprĂȘme nĂ©cessitĂ© de dĂ©couvrir absolument The Forest Of Love, ce film-somme, confluent de ses obsessions, synthĂšse de tout un art qui laisse admiratif, ensanglantĂ© comme Ă©bloui. C’est simple, et on l’a dĂ©jĂ  dit Ă  plusieurs d’ailleurs, tout Sono Sion y est: l’obscur objet de l’amour et du dĂ©sir, la romance adolescente exaltĂ©e, le drame social du couple et de la famille, le dysfonctionnement de la sociĂ©tĂ©, l’horreur gore trash, le sens du burlesque Ă  gogo etc. At the right place, at the right time, le cinĂ©ma de Sono Sion agit comme une libĂ©ration. The Forest of Love ravive en ce sens le cinĂ©ma libre et fou des annĂ©es 60 et 70 au Japon, celui des Suzuki et Wakamatsu. En effet, dans ces dĂ©cennies, le Japon est en train de changer. La tĂ©lĂ©vision arrive et le cinĂ©ma devient ringard. Par consĂ©quent, les studios s’inquiĂštent. C’est alors qu’un mouvement naĂźt, initiĂ© par les cinĂ©astes et les studios qui vont faire naitre leur propre nouvelle vague – comme un Ă©cho au mouvement cinĂ©matographique français qui se dĂ©roulait peu de temps avant, ailleurs.

Si on s’amuse Ă  comparer Netflix Ă  une boite de biscuits, la phrase que prononce Murata, l’un des personnages du film, suggĂ©rant de dĂ©couper le corps d’un mort, peut venir formuler ce que le film est Ă  l’égard de sa crĂ©ation: «Prenez les parties coupĂ©es et faites-les bouillir. Vous broierez les os et les dents, et vous les mĂ©langerez avec du miso pour en faire des boulettes que vous mettrez dans des boites Ă  biscuits». Un film qui rĂ©ussit l’exploit, encore une fois, de ne ressembler qu’à lui-mĂȘme. Quoi qu’il en soit, nous sommes bien chez nous, chez vous, chez le chaos, chez Sono, le maitre de l’horreur outrancier enrobé de pointe d’euphorie avec nappage mĂ©lancolie. Ses films dĂ©veloppent une certaine Ă©nergie en filmant souvent des personnages en train de courir, et dĂ©ployant sa palette de couleur, de contraste de lumiĂšre, multipliant les effets de style et sa musique jouissive et entĂȘtante. Sous cette apparente exultation, son cinĂ©ma puise de nos sens qui semblent s’engourdir, en venant nous imprĂ©gner d’une ivresse chaotique, un monument de mĂ©lancolie. Il est clair ici que les vertiges de l’innocence tiennent à l’éblouissement d’un regard. Ce regard est ici celui d’un personnage incarnĂ© par Mitsoku renfermĂ© sur lui-mĂȘme et habitĂ© par un certain mal-ĂȘtre. Le passĂ© est central dans la configuration de l’existence des personnages Ă  l’écran et qui vient faire Ă©tendre tout leur empire sur notre conscience. Ici tient la force du film tissant toute sa narration sur ces ĂȘtres dĂ©sespĂ©rĂ©s qui se (re)rencontrent et s’entremĂȘlent.

DĂšs les premiĂšres minutes, nous sommes pris dans cette bourrasque, un monde qui vient montrer la fin d’une certaine innocence aprĂšs un Ă©vĂšnement. C’est alors que le film montre des personnages ravivant les souvenirs, essayant de rĂ©tablir l’ordre. De ce fait, des flashbacks nous rĂ©vĂšlent le passĂ© des personnages. La marque de cet enchevĂȘtrement du passĂ© et du prĂ©sent accompagnĂ© d’une voix-off est dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans les autres films du cinĂ©aste. Ici elle est surtout lĂ  pour nous montrer que l’apocalypse ne sert ici qu’à reconstruire ce qui a dĂ©jĂ  existĂ©. C’est alors que nous plongeons au cƓur d’un collĂšge pour filles. Les images solaires des flashbacks viennent contraster avec le reste du film. Le titre du film apparait d’ailleurs dans cette sĂ©quence, au moment «big-bang» du film: le baiser de deux filles. L’extrĂȘme beautĂ© de ce flashback rĂ©side dans la pulsion amoureuse et du dĂ©sir qui s’en dĂ©gage, ainsi que la conscience de son ĂȘtre au monde ; et oĂč le monde s’en trouve dĂšs lors bouleversĂ©. Suite Ă  cette scĂšne, une digne sĂ©quence oĂč l’on voit des filles chanter sur du Pachelbel nous fait chavirer le cƓur. Elles chantent ainsi en chƓur: «De tous ces arbres les cigales Ă©mergent de leurs cocons», des paroles qui viennent appuyer les images luxuriantes. Évidemment l’image du cocon est plus que significative: le temps imparable de la mĂ©tamorphose. Sono Sion filme la naissance du dĂ©sir, et l’euphorie des corps, l’épiphanie adolescente. RĂ©gissant sa mise en scĂšne dans un systĂšme cosmologique oĂč les corps deviennent l’avĂšnement, la salle de cours s’apparente Ă  un cosmos en effusion.

Il y a peut-ĂȘtre dans cette scĂšne toute la beautĂ© cachĂ©e de son cinĂ©ma, celle d’un monde qui se dĂ©place dans ce nuage de fumĂ©e et touchĂ© par la lumiĂšre des tĂ©nĂšbres qui plane sur eux. Une chambre adolescente devient, elle aussi, un cosmos tout entier oĂč rĂšgnent la vie et la mort, la joie et la tristesse, le passĂ© et le prĂ©sent, dans une solitude sans fond.

Alors qu’une adaptation thĂ©Ăątrale de «RomĂ©o et Juliette» se monte dans l’enceinte de l’établissement, un terrible accident vient arracher le RomĂ©o dĂ©signĂ© et laisse un groupe de fille dans le plus grand dĂ©sarroi – y compris surtout notre protagoniste. Sous les allures d’un l’ocĂ©an dĂ©chainĂ© et dĂ©chirant, le dĂ©sir et l’amour Ă©manent de cette tempĂȘte. Le groupe dĂ©cide alors de se suicider en avalant du somnifĂšre sur le toit de l’école. Par ailleurs, dans une scĂšne prĂ©cĂ©dente, un magnifique travelling montre l’errance fĂ©brile qui pousse les personnages terrassĂ©s par la perte Ă  l’évanouissement corporel. De ce fait, le film rappelle les visons dark de l’adolescence lancĂ©e par Suicide club, film qui a rĂ©vĂ©lĂ© Sono Sion, dĂ©jĂ  rongĂ© par le dĂ©sespoir de vivre. The Forest of Love est le portrait Ă  la fois brutal et touchant de la sociĂ©té japonaise et du parcours d’un artiste profondĂ©ment ancrĂ© dans son Ă©poque qui s’intĂ©ressa Ă  la perte de sens du monde moderne. À travers ses images qui reflĂštent l’abime, un peu d’amour jaillit quand mĂȘme. C’est alors que Sono Sion vient nous narrer l’embrasement du chaos. Les flashbacks noyĂ©s dans sa lumiĂšre blanchĂątre deviennent une pure projection de la mĂ©lancolie de l’instant perdu. Mais il faut toujours se mĂ©fier chez Sono, une noirceur encore plus forte se cache toujours sous l’apparence des choses.

Puis, c’est en dĂ©ployant son art paradoxal, oĂč de l’euphorie nait l’horreur le plus noire, puis vient surgir l’émotion dramatique la plus triste, qu’ici, plus fort qu’ailleurs, l’alliance entre l’amour des ĂȘtres et la noirceur du comportement humain trace une forme d’apocalypse que Sono Sion sait puissamment maitriser. Et le cinĂ©ma de Sono Sion ne nous a jamais vraiment habituĂ©s aux happy-ends, le film va se tordre de plus en plus dans l’abime. Mais quelle drĂŽle de foret!

The Forest Of Love se trouve entortillĂ© dans une mise en abyme – le motif du cercle, des allers-retours dans le rĂ©cit, n’est que l’illustre compte rendu d’un film sur le chaos. Alors que le film rejoue devant nous une lecture totalement moderne et libre de «RomĂ©o et Juliette», il est aussi accompagnĂ© d’un film qui est en train de se faire Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci. L’un comme l’autre, converge comme un rapport intime avec le cinĂ©aste. Dans les annĂ©es 90, Sono Sion Ă©tait le leader d’une troupe de thĂ©Ăątre surnommĂ© «Tokyo GAGAGA». On y retrouvait dĂ©jĂ  cette passion pour la comĂ©die sentimentale burlesque. Il rĂ©alise au mĂȘme moment son premier film Bicucle Sighs qui narre la chronique de deux apprentis cinĂ©astes dans la banlieue de Tokyo. Ici les deux mĂ©diums viennent valser et le film vient en faire la dĂ©monstration.

Au dĂ©but, nous voyons deux garçons recruter un autre dans leur Ă©quipe de tournage. Ce petit groupe d’amateur – dont ici le tournage fauchĂ© peut Ă©voquer le passĂ© des dĂ©buts du cinĂ©aste – ont l’idĂ©e de rĂ©aliser un petit film dans le but d’ĂȘtre repĂ©rĂ© en festival et d’en faire leur mĂ©tier. Tout au long du rĂ©cit, nous assistons Ă  une dĂ©construction et Ă  une reconstruction constante, ce qui place ce long mĂ©trage non pas la redit d’un cinĂ©ma formatĂ©, qui rabat ses cartes, mais dans sa rĂ©invention constante. Des actions viennent faire irruption comme point de bascule et de bousculade. L’un des points de bascule est commis par le personnage de Murata, cet homme mystĂ©rieux qui s’avĂšre un grand manipulateur. Par ailleurs, il marquera deux points clĂ©s du rĂ©cit. Le premier est sa rencontre avec le personnage de Mitsoku, et qui semble lui avoir fait chavirer son cƓur. La rĂ©union a lieu dans un parc, oĂč la camĂ©ra Ă©pouse une trajectoire cosmique, venant tracer un demi-arc de cercle autour de nos personnages.

Cette sĂ©quence rejoue la carte de l’esthĂ©tique et de l’action kitsch dont Sono Sion joue sans cesse dans son cinĂ©ma – rappelant les grandes envolĂ©es lyriques de l’étourdissant Love Exposure. Elle soutient aussi que tout n’est qu’un jeu de manipulation. Manipuler nos sens et notre esprit, c’est toute la technique du cinĂ©aste pour crĂ©er la surprise autant que la stupeur. C’est prĂ©cisĂ©ment ce tournage qui est en train de se faire qui vient dicter le rĂ©cit. Alors qu’ils espionnent la rencontre entre Murata et Mitsoku, l’idĂ©e leur vient de filmer leur Ă©treinte. Ils leur viennent mĂȘme Ă  l’esprit que Murata est le fameux tueur dont les informations ne cessent de parler. Cette histoire de tueur en sĂ©rie, et de film dĂ©rapant vers le gore, n’est pas sans rappeler Cold Fish. Ainsi, la rĂ©alitĂ© et la fiction s’entremĂȘlent – un peu Ă  la maniĂšre de Once Upon a time 
 in hollywood de Q.Tarantino. Le deuxiĂšme Ă©vĂšnement survient quand Murata rejoint l’équipe de tournage. Ce sont les forces du mal qui semblent prendre possession du tournage et du film lui-mĂȘme. À partir de ce moment-lĂ  le film s’enivre dans une noirceur jusque-lĂ  rester hors-champ, celle du meurtre et du gore dans une Ɠuvre tout aussi dĂ©rangeante que dĂ©rangĂ©e. Puis tout
dĂ©rape, tout devient encore plus incontrĂŽlable. Tout devient incertitude chez Sono Sion, inquiĂ©tant, fou et jubilatoire. Figure complexe, vengeances tordues, sadomasochisme, torture d’amour, le tout enrobé de pulsion prĂ©datrice. On pense Ă©galement Ă  Guilty of Romance dans le traitement de la relation pĂšre-fille, ainsi que la bourgeoisie dĂ©vergondĂ©e, la critique patriarcale sous-jacente, avec ce personnage de la mĂšre prisonniĂšre du pĂšre envahissant. De quoi traiter au fond de la manipulation masculine. AltĂ©rer le sujet pour mieux l’Ă©prouver, voilĂ  tout l’enjeu d’un tel film. Un sommet? Eh oui. Un film qui parle de lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire Ă  toutes les choses folles qui s’agitent dans notre monde et dans notre cerveau. Mais comme un plaisir coupable, continuons Ă  observer et vivre les bizarreries uniques de ce cher Sono Sion. Lui qui, dans un ciel de fin du monde, laissera toujours Ă©maner de sa filmographie les plus belles apocalypses.