[Keep on rollin’] Nommé lundi dernier aux Razzie Awards du pire film, du pire réalisateur pour Fred Durst et du pire acteur pour John Travolta (qui a fini lauréat !), le « thriller horrifique » The Fanatic était l’occasion rêvée pour le Chaos d’élargir le sens du terme « angoisse » dans la chronique des « Jeudis de l’angoisse », renvoyant jusqu’alors très sobrement au simple genre horrifique. Gâchons donc la surprise d’entrée de jeu (quoique le terme « gâcher » paraît discutable lorsqu’il s’agit de parler d’un film pareil) : The Fanatic ne fait pas peur, et n’angoisse que si l’on daigne s’investir pleinement dans les méandres de sa propre nullité. Or n’est-ce pas la mission du Chaos que de se noyer dans un objet cinématographique aussi chaotique, aboutissement complètement dégénéré de l’univers non pas moins cohérent de Fred Durst, leader du groupe Limp Bizkit ? La réponse semble évidente, aussi ne tardons pas à suivre le héros Moose (Travolta) dans sa monstrueuse  et ridicule odyssée de fan hardcore.

My Generation

Quelle est donc la genèse de The Fanatic ? À la fin des années 90, plusieurs groupes d’horizons musicaux divers ont tenté de fusionner différents genres, tels que le hip-hop, le grunge, le Metal ou le rap, aboutissant notamment à la création de cette fascinante chimère qu’est le « Nu Metal ». Korn, System of a Down, Machine Head, Slipknot ou bien encore Rage Against the Machine, autant de machines de guerre qui déboulent sur une scène musicale endeuillée du bon vieux hard rock des darons, secouant le cocotier du public avec une agressivité, une noirceur et une énergie absolument remarquables. Rejeton impie cette mouvance, le groupe Limp Bizkit, fondé par Fred Durst en 1994, violemment critiqué par ses concurrents, par la critique et par une partie du public, connaîtra pourtant un incroyable succès. Il y a d’abord les albums Three Dollar Bill, Yall$ (1997) et Significant Other (1999), mais c’est surtout Chocolate Starfish and the Hot-Dog Flavor Water (2000) qui permettra au groupe de conforter sa popularité, n’en déplaise à une presse peu encline au flow dévastateur de Durst, aux riffs sursaturés de Wes Borland, et au sound design plus subtil qu’il n’y paraît de DJ Lethal.

Now all the critics want to hit it

To shit can how we did it

Just because they don’t get it

But I’ll stay fitted

New era committed

Now this red cap gets a rap from his critics

« Take a Look Around » (Limp Bizkit, Chocolate Starfish and the Hot-Dog Flavor Water, 2000)

Durst est alors au sommet de sa carrière, pris en photo et abordé dans la rue par de nombreux fans. Un jour, alors qu’il dîne dans un restaurant, un serveur lui demande de signer son t-shirt du groupe, qu’il portait sous sa tenue de travail. Le chanteur, surpris, a un déclic : quel aurait été le pire scénario possible d’une situation comme celle-ci ? L’idée reste en germe un moment, le temps de sortir Results May Vary (2003), considéré comme l’un des pires albums de son époque, puis The Unquestionable Truth (Part. 1), où encore plus qu’auparavant, Durst s’adonne à une forme d’ « autocritique », revenant une énième fois sur son statut de vilain petit canard.

Don’t label me a monster

I’m a monster just like you

Don’t label me a victim

Cause I’m a victim just like you

I’m a victim just like you

« The Surrender » (Limp Bizkit, The Unquestionable Truth (Part. 1), 2005)

Break Stuff

Ne pouvant éviter l’inévitable (même si leur dernier album en date, Gold Cobra (2011), a connu un relatif succès), Limp Bizkit tombe prématurément dans la catégorie des « groupes patrimoines », valeur sûr (un peu ringarde) de festivals en recherche de bouche-trou afin de boucler leur programmation. Entre les tournées, Durst, en compagnie de Dave Bekerman, parfait le scénario de son troisième film (après Charlie Banks en 2007 et Ma super nièce ! En 2008). Ayant toujours en tête l’anecdote du serveur, il imagine le personnage de Moose, un fan de cinéma de genre un peu « limité », admirant démesurément l’acteur (fictif) de films d’action Hunter Dunbar. Frustré d’être traité d’idiot, de ringard et de looser par son entourage (cela ne vous rappelle personne ?), il va sombrer dans une folie pour le moins… surprenante. 

« Damn right I’m a maniac

You better watch your back

Cause I’m fucking up your program

And then your stuck up

You just lucked up

Next in line to get fucked up

Your best bet is to stay away motherfucker »

« Break Stuff » (Limp Bizkit,  Significant Other, 1999)

Réinvestissant son ressenti de star ainsi que son passé de fan, Durst projette sans doutes les diverses frustrations accumulées au cours des années dans ce personnage, et pense très vite à Travolta pour jouer le rôle du Fanatic. Comme lui, l’acteur a les yeux bleus. Coïncidence ? Probablement. Mais dans le doute, voici un extrait de « Behind Blue Eyes », cette reprise mielleuse des Who que Durst a possiblement interprétée en pensant à ses propres « tourments ».

« No one knows what it’s like

To be the bad man

To be the sad man

Behind blue eyes

And no one knows what it’s like

To be hated

To be faded to telling only lies » 

« Behind Blue Eyes » (Limp Bizkit,  The Who, Results May Vary, 2003)

Le film fait un bide incroyable lors de sa sortie en août dernier, ne rapportant que 3 153 dollars le premier jours, pour une distribution dans 52 salles. La critique est catastrophique, entretenant une réputation d’infâme nanar prétentieux qui conforte alors le film dans son statut d’outsider sérieux aux Razzie Awards (il y a tout de même Cats loin devant). Qu’il est difficile de ne pas avoir un a priori négatif dessus lorsque la première réplique du personnage principal est : « désolé je n’ai pas beaucoup de temps pour parler, car j’ai envie de faire caca ». De même, la gêne se fait sentir dès la première apparition de John Travolta à l’écran, 66 ans, en scooter, mulet gris, barbe hirsute, bermuda à carreaux et chemise à motifs colorés. Il n’est même plus question d’être bon ou mauvais comédien : le problème est physique. Comme si un personnage de John Waters s’était perdu dans le film, ne cessant de sentir ses propres excrétions faciales (nez, oreilles) afin de bien nous montrer que « quand même, il est vraiment bizarre ». Le résultat est sans appel : Moose n’est même plus étrange, c’est une aberration cinématographique,  un dégénéré complet,  rejeton consanguin d’une critique vague et hasardeuse de la figure du « fan ». Travolta fait d’autant plus pitié qu’il semble profondément investi dans son rôle, inconscient du désastre à venir, un peu à la manière du personnage de Ben Stiller jouant Simple Jack dans Tonnerre sous les Tropiques. Dès lors, ce personnage aberrant annihile les rares « qualités » du film (montage lisible, photographie relativement travaillée, basculement de point de vue final), sacrifiant tout sur l’autel du ridicule et de la gêne. La critique du fan, de son attente de réflexion à l’égard de la star et de son adoration aliénante et égoïste, tombe également à l’eau, quand bien même était-elle déjà insignifiante (voire prétentieuse) au regard de ce qui a déjà été fait sur le sujet par le passé (Misery, Perfect Blue).

Oh, you’re so much better than me

So much better than me

You suck!

Nobody loves me, nobody cares

Nobody loves me, maybe I’ll go eat worms

« Nobody Loves Me » (Limp Bizkit, Three Dollar Bill, Yall$, 1997)

Aboutissement malade et ridicule d’une carrière artistique en dents-de-scie, The Fanatic est un film trop idiot pour être pris au sérieux, et qui se prend trop au sérieux pour que son idiotie soit appréciée pleinement par le spectateur. Reste la performance hors du temps de Travolta, victime inconsciente d’improvisations malvenues et d’une caractérisation hilarante de mauvais goût, laquelle saura ravir les amateurs de déviances nanardesques un tantinet curieux de découvrir l’ampleur du désastre.

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