Ceux qui ont aimé The Devil’s Rejects à sa sortie doivent le revoir: c’est plus que jamais une bouffée d’air frais dans notre cinéma actuel menacé par l’uniformisation.

Après la mort de son frère, le shérif Wydell ne rêve que de vengeance. Il est prêt à tout contre la terrifiante famille Firefly, et il n’hésitera pas à outrepasser la loi. Barricadés dans leur maison, les Firefly, eux, sont décidés à lui échapper par tous les moyens. Rien ne semble pouvoir arrêter leur macabre saga. Entre les deux camps, la guerre est ouverte, et elle va s’étendre.

Entre La maison des 1000 morts et The Devil’s rejects, les efforts fournis par Rob Zombie alias Robert Cummings s’avèrent impressionnants. De l’un à l’autre, il s’agit d’une sorte de suite (c’est vendu comme tel, en tous cas) mais les deux films sont finalement assez différents (un hommage détourné à Massacre à la tronçonneuse pour le premier et un road-movie sanglant pour le second). Dans cette optique de tourner une suite qui n’a pas nécessairement rapport avec le film d’origine, Rob Zombie opère comme Sam Raimi à l’époque de la trilogie Evil Dead (trois films qui ont le même personnage fil conducteur mais exagérément dissemblables). Mais ce n’est pas tout : The Devil’s rejects est avant tout un excellent hommage aux films d’exploitation des années 1970, aux films dits de terreur viscérale. Quelque chose comme le Electra Glide in Blue du survival & road-movie anarchiste dont le cutter tranchant vient ajouter quelques balafres au portrait lisse de tonton Sam. Quelque chose comme une production d’une insolente indépendance que l’on croirait sortie des années 70.

Dans cette déclinaison audacieuse de Tueurs-nés située dans les années 70, on peut voir des choses stimulantes qu’on ne voit plus aujourd’hui au cinéma: des assauts bruyants, des séquestrations monstrueuses, du sang, de la chique et du molard, de sacrées gueules, des critiques de cinéma impossibles et surtout un nombre incalculable de fuck (selon certains, 560 fois en 109 minutes) délivré par un Bill Moseley sensiblement en forme. C’est un crachat dans l’hypocrisie et le puritanisme US qui va jusqu’au bout de son trip même si, selon les aveux du cinéaste, il a été obligé de couper des scènes. Quand on regarde le résultat final, pas de quoi se plaindre question ultra-violence et immoralité. Les Devil’s rejects se posent là et risquent de fait d’indisposer par leur posture anar. La vraie question que pose le film est la suivante: peut-on s’attacher, rire, s’émouvoir de personnages résolus à ne faire que le mal? Et plus précisément est-ce qu’on aurait pu rire par exemple des décennies plus tôt des monstrueux tortionnaires de La Dernière maison sur la gauche, de Wes Craven? En somme, quelles sont les limites de la représentation de la violence au cinéma et accessoirement quelles sont les limites du cinéma?

Inconsciemment ou non, Rob Zombie franchit une étape surprenante dans le politiquement incorrect qui reconsidère tout un pan du cinéma d’horreur. Dans The Devil’s rejects, il prend trois personnages déglingués comme héros et ne fait pas l’impasse sur des séquences potentiellement traumatisantes (la prise d’otage, le premier assaut). Son film sous-entend qu’on avait moins peur de la violence dans les années 70 et qu’aujourd’hui nous vivons dans un monde faussement permissif. Il y a quelque chose proche du cinéma de Friedkin dans cette volonté d’ériger l’ambiguïté morale en principe cinématographique: c’est le spectateur lui-même qui est libre de son jugement. A l’époque, ça n’était pas passé. Beaucoup se souviennent encore de la polémique de Rampage et de ses deux versions, l’une pro peine de mort, l’autre anti qui invitaient à l’ambiguïté morale (Friedkin ayant entre temps changé de point de vue sur le sujet), mais c’est surtout Cruising qui avait subi des protestations des ligues homosexuelles voyant ici un film foncièrement homophobe et putassier.

L’optique Friedkienne se retrouve également dans l’envie de provoquer avec des sujets dérangeants pour l’époque. Zombie mise quand même bien davantage sur le décalage parodico-trash des situations. L’ambiguïté des personnages est amplifiée par l’apparition d’un nouveau tueur parmi le groupe sauvage: outre Sid Haig (Foxy Brown), Bill Moseley (Massacre à la tronçonneuse 2) et Sherry Moon Zombie (Toolbox Murders), le Shérif John Quincy Wydell, fan d’Elvis, qui cherche à venger son frère mort dans le précédent épisode, va révéler une aptitude troublante. Vertueux, censé incarner le bien, il bascule progressivement dans le camp adverse. La réciproque est valable: le carnage final sur fond de Lynyrd Skynyrd accentue la gradation de personnages au départ antipathiques qui au fil du récit gagnent notre sympathie. Les rapports de prédateurs qu’entretiennent les personnages font penser à des réactions primates d’individus éloignés de toute la prétendue civilisation. A la manière de Tarantino, Zombie a isolé tout ce qu’il aimait dans d’autres films pour les régurgiter à sa sauce personnelle. Cette influence se ressent jusque dans le montage. A l’époque de Tueurs Nés, Oliver Stone a complaisamment entretenu l’illusion qu’il appartenait à cette nouvelle mouvance. Les liens avec ce film susmentionné ne sont pas explicites tant la télévision dans The Devil’s rejects ne sert qu’à donner des informations éparses sur la progression des sanguinaires.

Pour The Devil’s Rejects, Rob Zombie s’est inspiré des films policiers des années 60 et 70, comme L’épreuve de force, Bonnie and Clyde, et de westerns comme La Horde sauvage qui aimaient à scruter dans les entrailles du mal. Cela s’en ressent jusque dans les effets de style: les arrêts sur image sur les visages des acteurs et l’apparition de leurs noms. Ainsi, The Devil’s rejects peut délibérément être perçu comme un western puisque Zombie a utilisé des plans à la Sergio Leone; c’est ainsi qu’il a su éviter le style visuel sophistiqué de la plupart des films d’horreur alors à la mode qui misaient autant sur la surenchère que l’artificialité des situations. Il emprunte également au cinéma de Sam Peckinpah pour le rythme, le style et la mise en scène (quelques ralentis, instantanés, inserts vidéos Super-8). Rob Zombie a tourné en Super 16, une pellicule avec un grain plus marqué qui s’utilise avec des caméras plus petites et plus légères que le 35 mm. Cela lui a permis de tourner presque entièrement avec une caméra au poing ou à l’épaule et traduit incidemment une quête du format documentaire pour confronter le spectateur à la réalité (dérangeante) des faits. Cela se ressent également dans le choix des acteurs au physique typique des productions horrifiques seventies: William Forsythe, Danny Trejo, Sid Haig, Michael Berryman (mémorable pour sa prestation dans La Colline a des yeux de Wes Craven), ou même Geoffrey Lewis, naguère comparse fidèle de Clint Eastwood. Enfin, dans The Devil’s rejects, Rob Zombie a recours à l’humour et la distanciation: cela se caractérise jusque dans les dialogues gratinés, des situations folles (lors de la première séquence, les tueurs s’en sortent grâce à des armures blindées), des images presque surréelles (la juxtaposition d’un clown qui fume une clope et Groucho Marx – Firefly et Spaulding sont deux patronymes empruntés aux films de Marx et un critique de cinéma porte au pinacle la moindre œuvre de Groucho) ou encore des hommages improbables : une bonne partie de l’intrigue suit celle de L’empire contre-attaque et des allusions dans les dialogues ne manquent pas, notamment sur la Princesse Leia. A tel point qu’on se demande si Kevin Smith n’aurait pas pris part à l’écriture du scénario. Bref, c’est plus fou, plus dense, plus démesuré, plus amoral, plus chaos que La maison des 1000 morts qui ressemble en comparaison à un train fantôme gentillet.

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