Le prĂ©tendu “plus mauvais film au monde” pourrait bien ĂŞtre l’un des “plus beaux” de ces vingt dernières annĂ©es.

PAR ROMAIN LE VERN

Bud (Vincent Gallo) roule sur des routes qui n’en finissent plus, fume des clopes comme un automate dĂ©connectĂ©, se douche parce qu’il faut bien se laver, dort parce qu’il faut bien dormir, pleure parce que ça n’est plus possible, croise le chemin de fleurs fanĂ©es auxquelles il a envie de susurrer Ă  l’oreille quelques mots d’amour que nous n’entendrons pas… Portrait d’un homme Ă  la recherche du visage d’une femme qu’il a aimĂ©e, qu’il aime toujours mais qui ne reviendra pas. The brown bunny, c’est juste ça : un film irrĂ©versible sur la perte, sur le manque. Un mĂ©tĂ©ore dont on ne se remet pas. Il a dĂ©clenchĂ© tellement de rĂ©actions haineuses lors de sa prĂ©sentation au festival de Cannes en 2003 – oĂą il Ă©tait en compĂ©tition officielle – qu’encore aujourd’hui ceux qui osent le dĂ©fendre se trouvent obligatoirement taxĂ©s d’Ă©litistes adeptes de branlette. Or, pour une poignĂ©e de cinĂ©philes – qui ne s’arrĂŞtent pas aux rideaux de fumĂ©e -, ce poème dĂ©liquescent reste un Ă©blouissement.

Pour commencer, n’en dĂ©plaise Ă  son auteur qui cite Bobby Derfield (Sidney Pollack, 1977) comme rĂ©fĂ©rence, il Ă©voque cette tradition seventies US des road-movie et des westerns existentiels comme Point Limite Zero (Richard Sarafian, 1971), Macadam Ă  deux voies (Monte Hellman, 71) et Electra Glide In Blue (James William Guercio, 1973), oĂą l’errance marque la recherche des rĂ©ponses qu’un personnage pense toujours trouver plus loin devant lui parce qu’il n’a plus rien Ă  attendre de ce qu’il laisse derrière. C’Ă©tait le cĂ´tĂ© sombre du genre, avec de beaux restes (d’homme flinguĂ©, de voyages immobiles, de grands espaces, de mythologie), marquant au passage la mort programmĂ© du film – donc la mort de ses personnages et de la dramaturgie – de manière inattendue. Sarafian fonçait dans le vide, Hellman faisait cramer la pellicule, Guercio dĂ©sarticulait un pantin. Gallo prĂ©fère l’Ă©vanouissement.

Comme rĂ©alisateur, il Ă©voque Dennis Hopper qui a connu la gloire avec sa palme d’or Easy Rider (1969), objet gĂ©nĂ©rationnel, et la chute avec The Last Movie (1971), vrai “film malade” qui traduisait l’Ă©tat second comme l’Ă©chec – ou comment le spectateur assistait en mĂŞme temps que Hopper Ă  une auto-destruction artistique. Gallo a exactement connu les mĂŞmes versants : ovationnĂ© avec son premier long mĂ©trage Buffalo 66, variation du syndrome de Stockholm, oĂą l’acteur repĂ©rĂ© chez Emir Kusturica et Claire Denis se donnait dĂ©jĂ  le rĂ´le d’un kidnappeur fou rĂ©veillant les sentiments endormis d’une femme-enfant (Christina Ricci). Après la projection de The Brown Bunny, qui est pourtant son double nĂ©gatif, Gallo passe aux yeux de tous comme un escroc, l’auteur d’un one-trick-pony sans lendemain.

Beaucoup n’y ont vu qu’une arrogance de rĂ©publicain rebelle et du narcissisme de nombril. D’autres se sont gaussĂ©s de la fellation prodiguĂ©e par ChloĂ« Sevigny – en rĂ©alitĂ©, une sublime scène d’adieu – avant de mourir d’ennui. Pourtant, Gallo y creuse une veine dĂ©pressive avec des pare-brises qui pleurent, des sublimes morceaux folk qui pleuvent (Jeff Alexander, Gordon Lightfoot, John Frusciante), des femmes fantĂ´mes qui, par une simple caresse ou un Ă©change de regards, redeviennent mortelles, des points de fuite et des allers sans retours. Toutes ces longueurs et tous ces flottements d’incertitude, nus de prĂ©caution rhĂ©torique, laissent le temps Ă  l’Ă©motion de sourdre, Ă  un homme abĂ®mĂ© par des sentiments plus grands que lui de se renconstruire (ou pas) avant la pente finale. Rien n’oblige Ă  le suivre.

The Brown Bunny se dĂ©truit avec un geste d’une extrĂŞme violence et en mĂŞme temps d’une choquante beautĂ©.

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