Même si Zhuo Yi-Hang (Lesli Cheung) est l’élève les plus prometteur de l’école d’arts martiaux Wu Tang, son caractère dissipé fait de la peine à son maître. Ce dernier souhaiterais lui donner plus de responsabilités au sein du clan, inquiété par les mouvements des troupes mandchoues qui menacent les frontières de l’Empire. Il voit également d’un mauvais oeil la relation que son élève entretient avec la mystérieuse Lien (Brigitte Lin). Élevée par des loups, cette combattante redoutable est désormais au service d’une secte satanique dirigée par Ji Wushuang, de cruels jumeaux siamois qui ont juré de se venger du Wu Tang. Pris au sein d’un conflit qui les dépasse, Lien et Zhuo Yi-Hang vont devoir choisir entre leur amour et leur fidélité à leurs clans respectifs…

The Bride with White Hair est une adaptation libre du volumineux roman Baifa Monü Zhuan de Liang Yusheng, publié entre 1956 et 1957. À l’époque de sa sortie, cet ouvrage avait contribué à la renaissance du «wuxia», un genre littéraire encore aujourd’hui très important dans la culture chinoise, mettant en scène un personnage de combattant errant et/ou solitaire faisant face à son destin dans l’ancienne Chine. Au cinéma, le «wu xia pian» («film de sabre chinois» ou «film de chevalier errant») a connu plusieurs âges d’or avant de s’essouffler au début des années 80, avec l’arrivée de la nouvelle vague hongkongaise. Néanmoins, quelques cinéastes d’envergures comme Ching Siu-Tung (Duel to the Death) ou surtout Tsui Hark (Zu, les guerriers de la montagne magique, Swordsman, Il était une fois en Chine, The Blade) vont redorer le blason du genre, d’une part en mettant l’accent sur des séquences de combats extrêmement dynamiques et spectaculaires, et d’autre part, en popularisant un canevas dramaturgique spécifique (exposition d’une multitude de sous-intrigues, puis resserrement vers le seul arc du héros, qui acquiert une technique ou une arme particulière afin de battre son ou ses ennemis). On parle alors de «néo-wu xia pian». The Bride with White Hair, sorti en 1993, s’inscrit pleinement dans cette renaissance, et contribuera même à la popularisation du genre en Occident.

L’histoire du roman se situe à la fin de la dynastie Ming, vers les années 1610-1620. Face à la multitude de sous-intrigues développées (rappelons que le roman a été publié sous forme de feuilleton), le réalisateur Ronny Yu décide de resserrer le scénario du film autour de l’histoire d’amour entre Zhuo Yi-Hang et Lien, qu’il assimile au Romeo and Juliet de Shakespeare. S’impose alors à lui la nécessité d’engager deux comédiens iconiques afin d’élever son film au rang de mythe cinématographique. D’un côté, il y a la grande Brigitte Lin, figure culte du genre depuis sa participation à Swordsman 2 (1992); de l’autre, Leslie Cheung, alors habitué des films plus contemporains de John Woo, Tsui Hark et Wong Kar-wai.

Pour sa première incursion dans le «wu xia pian», Ronny Yu a envie de rincer les yeux des spectateurs du monde entier en leur proposant un opéra tragique exubérant et totalement inédit. Il passe le mot à son directeur de la photographie Peter Pau (futur directeur photo de Tigre et Dragon), au responsable des chorégraphies des scènes d’action Philip Kwok, ainsi qu’à la costumière Emi Wada (qui avait conçu les costumes de Ran), qui contribueront tous les trois à la singularité visuelle du film. Les conditions de tournage sont pourtant difficiles, le calendrier des comédiens obligeant la production à commencer en ces périodes de grande chaleur que sont les mois de juin et de juillet. Ajoutez à cela la chaleur de dizaines de projecteurs dans un espace clôt sans climatisation, et vous obtenez une véritable fournaise. Yu n’a pas d’autre choix que de faire construire un studio dans les hauteurs de Hong-Kong, et d’attendre l’air frais de la nuit pour enfin se mettre au travail. Cette contrainte l’oblige à tourner l’intégralité du film en studio (même les scènes de jour), mais il y trouve rapidement son intérêt.

Influencés par le magnifique travail de Francis Ford Coppola et de Michael Ballhaus sur Dracula (1992), Ronny Yu et Peter Pau décident de jouer à fond la carte du baroque et du fantastique latent, composant grâce à la fumée, à une lumière zénithale surréaliste et au contre-jour, des plans d’une incroyable beauté. Cet usage sublime de l’artifice se répercute également sur la mise en scène des séquences de combat, quasiment toutes interprétées par les deux comédiens principaux. Pour cacher l’évidente maladresse de leurs mouvements, Yu, avec l’aide de son monteur David Wu, décide de tourner en 10 images/seconde, puis d’éditer les séquences à 36 ou 24 images/seconde. Le procédé, qui fragmente en partie l’image, permet d’une part de rajouter de la couleur, et d’autre part, de rendre le mouvement à la fois irréel et poétique. Les scènes de combat font ainsi l’objet d’un travail de composition minutieux, presque comme une peinture, consacrant l’art martial comme un art pictural à part entière. Yu exacerbe toutes les composantes de sa mise en scène «bigger than life», en multipliant les inserts violents à la Sergio Leone, et en usant de bon nombre de plans désaxés pour rendre ses personnages magnétiques et inquiétants à la fois.

Le travail sonore est également très important. Yu a pris grand soin de composer le bruitage des scènes de combat, mais également de créer les voix des principaux antagonistes du film : Ji Wushuang. Cette confusion de voix masculines et féminines surmixées renvoie d’ailleurs à l’un des thèmes centraux du film, à savoir les rapports de sexe entre les combattants, peu abordés jusqu’alors dans le «wu xia pian». Yu veut brouiller la frontière entre les genres, jouant sur les traits féminins de Leslie Cheung et le visage dur de Brigitte Lin pour questionner leur identité, leur rapport au combat, à l’amour, voire même à leur propre sexualité. Le film comporte à ce titre plusieurs scènes de sexe assez saisissantes. Il y a bien sûr celle entre le héros et l’héroïne au beau milieu d’un cascade d’eau, mais aussi celle du viol de Lien par le pendant masculin de Ji Wushuang, allongé sur elle tandis que sa soeur s’extasie dans son dos. Yu questionne ainsi l’aura fantasmatique du personnage de Brigitte Lin, non pas par pur plaisir lubrique, mais bien pour révéler quelque chose à la fois du héros et des antagonistes, la sexualité de ces derniers frôlant clairement la bisexualité par procuration. Les scènes de combats n’en deviennent que plus viscérales, la grâce du sabre se doublant d’un phénomène d’attraction/répulsion physique fascinant.

Pour toutes ces raisons, nous pouvons légitimement considérer The Bride with White Hair comme l’un des «néo-wu xia pian» les plus flamboyants de l’histoire du cinéma, prenant un soin particulier à renouveler son imagerie et sa dramaturgie afin de livrer une proposition que les spectateurs de l’époque n’avaient tout simplement jamais vue auparavant.

TEST DVD/BLU-RAY

Spectrum Films nous a encore gâté avec une magnifique édition collector composée de deux Blu-Ray. Sur le premier figure d’abord la splendide version restaurée 4K du film, réalisée à partir du négatif original et validée par Ronny Yu lui-même. La décomposition des mouvements lors des scènes de combat est encore plus appréciable ici, l’étalonnage permettant d’apprécier à sa pleine mesure la dimension presque picturale apportée par ce choix de mise en scène. Le travail sonore souligné plus haut prend également toute son importance au travers du son 5.1 DTS HD Master Audio, dont la qualité ne peut néanmoins être totalement appréciée qu’avec un ampli home-cinema adéquat. 

Le premier Blu-Ray comporte également une copie de la suite du film réalisée par David Wu (monteur du premier volet), qui bénéficie d’un nouvel étalonnage assez somptueux. Ce second volet est en soi largement dispensable, notamment parce qu’il prend beaucoup de temps à raconter des choses dont le spectateur se fiche un peu, repoussant la réunion tant attendue entre Zhuo Yi-Hang et Lien à la toute fin du métrage au travers d’une scène expéditive et décevante. Wu échoue également à retrouver la grâce mythique et baroque du premier volet (en dépit d’une photographie assez séduisante), faisant le choix d’un montage plus conventionnel et finalement sans grand intérêt.

Le second Blu-Ray comporte quant à lui un certain nombre de bonus de qualité. On citera tout d’abord la présence du commentaire audio de Ronny Yu, ainsi qu’une interview généreuse en anecdotes de celui-ci. Nous sont également proposés : une excellente présentation du film par Arnaud Lanuque (même si là encore la prise de son est un peu sommaire), un topo sur le cinéma de « fantasy » par Julien Sévéon, un point sur le genre du « Wuxia » par l’universitaire Brigitte Duzan (étrangement dans le noir), des interview de Lam Kee To (co-scénariste du film) et de Jacky Yeung (assistant chorégraphe et doublure de Brigitte Lin), et enfin la bande annonce du film.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici