[THE BOXER’S OMEN] Chih-Hung Kuei, 1983

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Peine perdue de donner du sens à cette succession d’images. On comprend au bout de dix minutes que The Boxer’s Omen a été conçu comme une succession ininterrompue de climax et qu’il va déraisonnablement pomper notre énergie, nous épuiser pour mieux nous faire avaler des couleuvres. Plus que jamais, le chaos règne.

PAR PAIMON FOX

Un truand aux lunettes noires (Philip Ko), qui-aime-faire-l’amour-contre-une-vitre-quand-il-pleut-dehors, est tout colère lorsqu’il apprend que son frère champion de boxe (Johnny Wang) est mort. Entre-temps, il est assailli de visions bizarres de moine drapé dans une bure dorée. Tous ces signes étranges l’encouragent à partir en Thaïlande pour crier vengeance. Une fois sur place, il se rend dans un temple pour tenter de comprendre ce qui lui arrive, succombe à la magie noire qui l’ensorcèle, le métamorphose, lui donne des superpouvoirs. Et puis une chauve-souris miteuse fait tout basculer. Ou quelque chose comme ça.

Au début des années 80, la Shaw Brothers, réputée pour turbiner comme une usine avec les moyens d’un atelier, cherchait de nouvelles alternatives pour redorer son blason de maître du cinéma d’exploitation HK. Ainsi, point de scrupule à l’époque : elle n’hésitait pas à s’aventurer dans des genres aussi dissemblables que le wu xia pian, la science-fiction ou même le film d’auteur pur et dur. Et demandait à ses cinéastes stars de redoubler d’inventivité. C’est dans cette optique qu’elle a confié au fou-furieux Kuei Chih-Hung, à qui l’on devait Camps d’amour pour chiens jaunes ou encore la trilogie des Hex, la réalisation de ce film extrême, à la fois basique et psychédélique, à l’ambiance fin de règne, bien décidé à ériger le mauvais goût en art baroque. Cette opiniâtreté a été payante puisque Kuei y est parvenu, in extremis.

On ne comprend pas bien pourquoi The Boxer’s Omen a été présenté à sa sortie comme la suite d’une autre production (Bewitched, précédent film de son auteur) avec laquelle il n’entretient finalement que peu de points communs. CHAOS! S’il est bien représentatif de l’état d’esprit de la Shaw au début des années 80, il n’en trahit pas moins une influence paradoxalement occidentale. On mettrait bien notre main à couper que Kuei a entendu parler du phénomène des Midnight Movies aux États-Unis, des gialli de Mario Bava et Dario Argento, ou encore des expériences hallucinées d’un certain Alejandro Jodorowsky.

Difficile de savoir s’il a connu l’épiphanie en découvrant El Topo ou La montagne sacrée mais The Boxer’s Omen est au moins aussi chargé d’étrangeté et de spirituel, aventureux dans son fil narratif aux allures de quête initiatique, révélant exponentiellement une variété d’ambiances, de tonalités. La différence majeure vient de sa qualité Z, de son penchant presque indécent pour la surenchère érotico-horrifique, nous empêchant de prendre au sérieux cette affaire de vengeance physique et métaphysique.

Si l’argument est rudimentaire et les acteurs super mauvais, le parcours se révèle tout sauf linéaire, plein de détours et de voyages (Thaïlande, Hong Kong et Népal), laissant le temps nécessaire pour nous préparer à l’affrontement final – trop long – de la sorcellerie thaïlandaise et la mystique bouddhique, respectivement représentés par une profusion de couleurs chaudes ou froides selon les forces en présence. Pour résumer, on est plus dans le divertissement psychotronique, le registre zinzin-rigolo. Certains effets artisanaux étaient déjà obsolètes dans les années 80 et peuvent, de nos jours, avec notre regard cynique, prêter à rire (chauve-souris zombie aux yeux rouges – on voit les câbles! – et autres araignées vénères) ; d’autres, en revanche, ressemblent à des visions d’un autre monde (la momie dans la carcasse d’alligator, les murènes vomies, la tête détachée du sorcier, le corps du moine recouvert de signes cabalistiques, les statues bouddhistes adeptes de rayons laser, les asticots se substituant à des larmes).

A l’arrivée, on se retrouve devant un charmant parangon de cinéma chaos, au-delà du bien et du mal, aux raccourcis magiques, soit une somme considérable d’événements improbables en un temps très limité. Le genre de film pour lequel il faudrait inventer une cinquième dimension, conscient que le cinéma d’exploitation se devait de remplir dignement sa fonction d’art de tous les possibles, du kitsch à la transcendance, de l’effet bidouillé à la poésie la plus perchée. Il faut le voir (si possible en salle, à plusieurs) pour le croire. La sidérante gestion des effets illustratifs – du simple au complexe, du gratuit au nécessaire – génère un spectacle sous LSD tout bonnement euphorisant. Parions que les surréalistes auraient adoré une telle énergie.

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