Pour ceux qui ne le connaissent pas, Trent Harris a sept longs métrages à son actif + deux cents courts draguant et dynamitant des genres foufous. Leur relatif anonymat n’est guère étonnant : ils ont été peu voire pas vus. Rien de pire que des films que personne ne regarde et qui ne rapportent pas d’argent. Pour les voir, il faut alors se rendre sur le site officiel du réalisateur. Sa grande malédiction s’appelle The Beaver Trilogy, film super maudit et super chaos.

PAR ROMAIN LE VERN

Voici donc ce film dont Sean Penn a bloqué les droits et qu’il a même supprimé de sa filmographie. Non pas parce qu’il trouvait le film honteux mais tout simplement parce qu’il incarnait un travesti et qu’un acteur ayant joué le rôle du drag fan d’Olivia Newton-John n’est pas crédible dans un film de guerre Hollywoodien testostéroné. Sean Penn qui, pourtant, adorait Harris dans les années 80 au point de le convier à son mariage avec Madonna en août 1986… Du coup, ce film très curieux se regarde dans une qualité VHS qui sied parfaitement à son format “underground-chaos”, à l’aune de ces objets honteux que l’on se refilait naguère sous le manteau.

Tout a commencé à la fin des années 70, sur un bluff. Alors qu’il teste une caméra pour la chaîne qui l’emploie à Salt Lake City, Trent Harris est rejoint par un blond un peu défoncé prenant des photos d’hélicoptère, intrigué par la présence d’une caméra. Il dit s’appeler Groovin’ Gary (son vrai nom, c’était Richard LaVon Griffiths), il vit à Beaver, il wanna be a star, imite ses idoles d’Hollywood (John Wayne, entre autres) et voue une fascination maladive pour Farrah Fawcett et Olivia Newton-John (la vilaine!). Cette rencontre est filmée en direct, rien n’est chiqué. Groovin’ Gary passe littéralement une audition sans le savoir. Trent Harris, lui, a de l’or entre les mains. Un mois après cette rencontre, Groovin’ Gary envoie une lettre à Trent Harris pour qu’il le filme le temps d’un radio-crochet à Beaver. Certainement a-t-il joué sur le fait qu’il allait devenir une star parce qu’il avait été filmé quelques jours plus tôt. Excité, Harris veut poursuivre l’aventure et accepte, persuadé de réaliser un stoner movie en live. Gary lui donne rendez-vous… à la morgue du coin. Comprenez, il veut se faire maquiller par un thanatopracteur pour imiter l’une de ses idoles. John Wayne? Non : Olivia Newton-John en se faisant appeler “Olivia Newton-Dong”. Lui qui nous apparaissait alors comme hyper lourdingue en imitant John Wayne se révèle soudain en femme d’une émouvante vulnérabilité, rappelant que derrière le clown fasciné par la lumière, se cache une âme bien fragile. Mais ça, il ne le sait pas. Gary pense vraiment faire une blague. Une blague qui est tombée à plat mais une blague quand même, celle d’un mec sans personnalité, tellement obnubilé par Olivia Newton-John qu’il a décidé de devenir Olivia Newton-John.

Malheureusement, lorsque le show est diffusé à la télévision, personne ne rit. Ses quelques amis le voient à la télévision en travesti, en concluent qu’il ne va pas très bien dans sa tête et instantanément, Gary devient la risée de sa ville mormone. La douleur est insoutenable. Trois jours après sa représentation, il se tire une balle dans la tête. Tout ce que l’on voit est vrai, nous assure Trent Harris. Gary ressemble à un précurseur des protozoaires de la télé-réalité et son histoire va donner envie à Trent Harris d’en faire un docu-fiction, de raconter cette histoire vraie comme une fiction. Flair de dingue : il va tomber sur un acteur alors débutant, Sean Penn, capable d’être très viril comme très féminin. Trent Harris lui propose d’auditionner mais Sean Penn était déjà très Sean Penn à l’époque. Le sujet le passionne et il propose à Harris une démarche au moins aussi originale que le projet en soi : il ne veut pas passer une simple audition, il veut se faire passer pour le cousin de Trent venu de Beaver auprès des amis de Trent Harris. A l’époque, Sean Penn n’était pas une star, personne ne le connaissait donc il a pu jouer ce personnage de cousin un peu attardé toute la journée en maintenant l’illusion jusqu’au bout. L’année suivante, Taps de Harold Becker sort en salles, Sean Penn devient une star et les amis de Trent Harris félicitent ce dernier car son cousin est devenu une grande star. Et Harris de révéler le pot-aux-roses.

The Beaver Trilogy est comme son titre l’indique la conjonction d’une trilogie, peut-être la plus étrange au monde. Comme dans un film-à-sketch, les trois segments ont été réalisés à des périodes distinctes : en 1979 (la partie Groovin’Gary, la vraie, intitulée « The Beaver Kid »), en 1981 (le remake avec Sean Penn), en 1985 (le remake du remake avec Crispin Glover). Cet assemblage schizo est assez vertigineux, ludique à regarder, plein d’associations étranges, notamment parce que Sean Penn s’est ostensiblement inspiré de Groovin’Gary pour son personnage de Jeff Spicoli dans Fast Times At Ridgemont High (1982). Quant à Crispin Glover qui joue dans la troisième partie (The Orkly Kid, le remake du remake), par ailleurs la plus thunée, il retrouvera Trent Harris dans son seul film Hollywoodien à ce jour : Rubin and Ed (1991) avec notamment une géniale Karen Black.

«Le Cinéma c’est la Vérité 24 fois par seconde» disait Jean Luc Godard. «Le Cinéma c’est le Mensonge 24 fois par seconde» répondait Brian DePalma. Pour info, Groovin’ Gary, alias Richard LaVon Griffiths, est décédé à Salt Lake City le 2 février 2009 à l’âge de 50 ans.

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