Le réalisateur Harmony Korine signe avec The Beach Bum une comédie sous substance dans laquelle il troque à nouveau le glauque pour le fluo. Une nouvelle overdose de couleurs dans un rêve éveillé guidé par le chaos, l’abandon, les désillusions… et le foutage de gueule.
PAR THOMAS AGNELLI (AVEC ROMAIN LE VERN) / PHOTO: SELFIE HARMONY PENDANT L’INTERVIEW

Quelqu’un qui s’appelle Harmony Korine ne peut pas être comme les autres. Ado solitaire, danseur de ballet puis skater boy, il a trouvé un sens à sa vie à travers… les films. Grâce à son père, documentariste, qui tenait une salle de cinéma, Harmony Korine a pu s’extraire des rednecks peuplant sa solitude et découvrir un cinéma autre, celui de Cassavetes, de Herzog, de Godard, de Fassbinder… Le genre de cinémas qui forment.

C’était avant sa rencontre avec le réalisateur Larry Clark, alors photographe des marginaux. Fasciné par la coolitude des skaters et l’érudition de Korine, Clark lui demande d’écrire un scénario où il raconterait la vie quotidienne d’un ado. En moins de trois semaines, Harmony écrit l’hallucinant Kids dans la cave de sa grand–mère, sans avoir la moindre idée de ce qu’il faisait; Clark mettra en scène en 1995. Polyvalent (dessinateur, photographe, peintre et vidéaste), le scénariste profite de cette consécration pour sortir un livre de photographies intitulé The bad son où il revient sur son expérience de tournage avec Macaulay Culkin et Rachel Miner pour un clip de Sonic Youth et propose parallèlement une installation en multi écrans (The Diary of Anne Frank (Part Two)). A partir de là, un artiste est né. Et un film, aussi, réalisé en 1997 : Gummo, premier long métrage au sujet sublime (peinture des jeunes marginaux de Xenia, un patelin de l’Ohio qui, depuis vingt ans, ne s’est jamais remis de la tornade qui l’a dévasté), au traitement original dévoilant les sales coulisses du rêve américain. Deux ans plus tard, il signe un second long métrage Julien Donkey-Boy qui applique les principes du Dogme fomentés par Lars Von Trier. Au même moment, Larry Clark adapte un autre scénario de Harmony Korine, le terrible Ken Park qui à sa sortie avait fait couler beaucoup d’encre. Sulfureux, le film n’en demeurait pas moins beau et puissant, sondant l’état adolescent dans ce qu’il a de plus cru et de plus juste.

Présenté comme la valeur montante du cinéma US et parangon d’une Amérique White Trash à la fin des années 90, Harmony disparaît brutalement de la circulation, au début des années 2000, pour se consacrer à d’autres activités et échappe à son destin de fils spirituel de Larry Clark. On veut l’assimiler au white trash, ses influences sont plus denses (comme en témoigne son top 10 ci-dessous): Leos Carax, Gaspar Noé, Buster Keaton, Werner Herzog, l’art vernaculaire afro-américain et la culture vaudou.

Korine avait un vague projet de long métrage casse-gueule au sens propre, initialement intitulé Fight Harm, où l’enjeu consistait à aller dans la rue pour provoquer et se battre avec des mecs trouvés au hasard. Les règles étaient simples : il ne pouvait pas donner le premier coup, et la personne en face devait être plus grande que lui. Au bout de la sixième altercation, qui l’a envoyé à l’hôpital, il abandonne le défi – même s’il reste quarante minutes de rush. Il s’enfonce dans la dope, la dépression et la paranoïa, perd de nombreux projets dans l’incendie de deux maisons où il habite. Direction, rehab.

Mister Lonely, sa première “comédie”, a marqué son grand retour au cinéma en 2007. Harmony y retrouvait ses popstars: un sosie de Michael Jackson vivant seul à Paris y faisait la rencontre du clone de la belle Marilyn Monroe et débarquait dans un petite village d’Ecosse pour y rencontrer un petit chaperon rouge, des sosies de Charlin Chaplin, d’Abraham Lincoln mais aussi de Madonna: Je ne suis pas fasciné par les popstars mais par l’interprétation d’une culture populaire par des gens qui a priori en sont extrêmement éloignés. Je m’intéresse aussi à la manière dont la pop culture nourrit les rêves chez des gens qui vivent dans l’illusion ou n’ont plus rien. Ils s’accrochent à ça. J’avais déjà traité ce sujet dans “Mister Lonely”, qu’il ne fallait pas résumer à un film sur Marilyn Monroe ou Michael Jackson. Mais plus sur la nature obsessionnelle des gens qui en imitent d’autres, et qui vivent comme leurs icônes dans un cadre communautaire.

Dans Trash Humpers (2009), sorte de home movie filmé avec un camescope, des dégénérés masqués qui évoquent un croisement entre des vieux et des monstres. Ils tournent autour de la caméra, maltraitent tout ce qui leur passe sous la main, hurlent et tuent sans raison apparente leurs voisins “normaux” après avoir récité des vers de poésie foireuse. Lorsque je fais “Trash Humpers”, j’ai l’impression de peindre – d’ailleurs, à l’avenir, je vais de plus en plus peindre – et d’expérimenter des choses inédites. Lorsque je fais “Spring Breakers”, c’est différent. Je suis passionné par la métamorphose des corps sexués, la vulgarité ostensible, les couleurs fluo, l’ivresse, l’hypnose, la nudité… Je suis parti d’un contexte qui me fascinait pour développer une histoire, des personnages… Un film “invendable”, en opposition avec son film suivant, Spring Breakers, où l’enfant chéri du cinéma pop underground racontait la dérive de quatre filles qui, pour financer leur Spring Break, décident de braquer un fast-food. Il écornait l’image de Selena Gomez, Ashley Benson et Vanessa Hudgens dans un hold-up aux allures de trip existentiel, basculant inexorablement du rêve au cauchemar. Je leur ai dit : “Voilà ce que je veux faire avec vous, les filles. Et on ira assez loin. Vous me suivez ?”. Et elles ont accepté. Inconsciemment ou non, elles avaient envie de s’encanailler et de jouer avec leur image. Et ça ne les effrayait pas plus que ça pour la suite de leur carrière ou même le rapport qu’elles entretenaient avec leurs fans. Faire Spring Breakers était un pari audacieux pour elles comme pour moi ; et je l’ai payé assez cher durant le tournage. Nous avons cassé treize caméras en un mois. Parfois, je devenais parano, convaincu que l’on essayait de saboter le tournage. L’équipe technique était effondrée car nous avions plus d’ambition que de budget. Bref, grand souvenir… Toujours underground, donc? Je ne calcule pas trop lorsque je travaille sur un film. A la base, il y a juste un désir de montrer des images. Je ne réfléchis pas de manière théorique dessus. C’est tripant quand même de savoir que ceux qui vont aller voir “Spring Breakers” ne savent absolument pas qui je suis, ni même ce que j’ai fait auparavant, encore moins que Selena Gomez a fait un film avec le scénariste de “Ken Park”… De toute façon, je pense que le cinéma underground tel qu’on l’a connu n’existe plus, en grande partie à cause d’Internet. Les gens communiquent différemment. Et tout est accessible instantanément désormais.

Reposé de l’expérience Spring Breakers, Harmony réalise des clips pour les Black Keys, Rihanna ou Gucci Mane… Des projets tombent à l’eau, une adaptation de Tampa, d’Alissa Nutting; il choisit The Beach Bum coproduit par ses amis de Vice: une comédie en free-style avec Matthew McConaughey et Snoop Dogg, sur un dude relooké Mickey Rourke dans The Wrestler, que Korine voulait dans l’esprit d’un duo d’humoristes américains Cheech and Chong: A la base, je voulais que The Beach Bum soit projeté en salle avec des volutes de marijuana nous raconte-t-il très sérieusement. Il cherche à raviver ce qu’il provoquait dans son film précédent: une star dans un océan d’images clinquantes et stylisées qui enivrent et qui absorbent. L’étrange sensation de vertige que revêtait Spring Breakers s’est quelque peu évaporé avec les volutes, ne subsistent qu’un flot d’images stylisées jusqu’à l’inanité (à qui s’adresse ce film?) et une ode à la constellation de la lobotomie heureuse: couillon et ravi de l’être, le reste (scénario, dramaturgie…) a zéro importance. Un film BLC où il retrouve le chef-op Benoît Debie qui sait faire de belles images (C’est un magicien. La première chose que je lui ai dit au moment de Spring Breakers, c’est que je voulais qu’on ait l’impression que le film avait été éclairé avec des bonbons) et dans lequel embarque dans son trip Matthew McConaughey en roue libre total: Dans ce business corporatisé à l’extrême, dès qu’un acteur tente de s’extraire du moule, toutes ces sangsues qui vivent à ses crochets font tout pour l’en dissuader, le menacent en lui disant qu’il ne gagnera jamais 20 millions par film s’il se fourvoie dans ce petit projet indé. C’est dur, c’est sûr, d’inviter des stars Hollywoodiennes à prendre des risques mais c’est facile avec un acteur comme McConaughey qui aime à prendre des risques. Quand on lui demande quel film lui a donné l’impression d’avoir pris de la drogue, il répond: La sextape de Pamela Anderson. Sacré Harmony. La fête reste de courte durée: The Beach Bum s’est planté au box-office US (malgré son joli cast attractif, il n’a rapporté au final que 4 millions de dollars de recettes). Peu probable que quelqu’un siffle la fin de la récré: connaissant la capacité de Korine à rebondir et à trouver de l’art partout, il devrait continuer à donner de ses nouvelles forever, forever, ever, forever, ever?

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