Harmony Korine, l’enfant terrible du cinéma américain, veut enchanter votre été. Fasciné par les popstars, le réalisateur signe avec The Beach Bum une comédie sous substance dans laquelle il troque à nouveau le glauque pour le fluo. Une nouvelle overdose de couleurs dans un rêve éveillé guidé par le chaos, l’abandon, les désillusions… et le foutage de gueule.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR (AVEC ROMAIN LE VERN) / PHOTO: SELFIE HARMONY PENDANT L’INTERVIEW

Quelqu’un qui s’appelle Harmony Korine ne peut pas ĂŞtre comme les autres. Ado solitaire, danseur de ballet puis skater boy, il a trouvĂ© un sens Ă  sa vie Ă  travers… les films. Grâce Ă  son père, documentariste, qui tenait une salle de cinĂ©ma, Harmony Korine a pu s’extraire des rednecks peuplant sa solitude et dĂ©couvrir un cinĂ©ma autre, celui de Cassavetes, de Herzog, de Godard, de Fassbinder… Le genre de cinĂ©mas qui forment.

C’était avant sa rencontre avec le rĂ©alisateur Larry Clark, alors photographe des marginaux. FascinĂ© par la coolitude des skaters et l’Ă©rudition de Korine, Clark lui demande d’écrire un scĂ©nario oĂą il raconterait la vie quotidienne d’un ado. En moins de trois semaines, Harmony Ă©crit l’hallucinant Kids dans la cave de sa grand–mère, sans avoir la moindre idĂ©e de ce qu’il faisait; Clark mettra en scène en 1995. Polyvalent (dessinateur, photographe, peintre et vidĂ©aste), le scĂ©nariste profite de cette consĂ©cration pour sortir un livre de photographies intitulĂ© The bad son oĂą il revient sur son expĂ©rience de tournage avec Macaulay Culkin et Rachel Miner pour un clip de Sonic Youth et propose parallèlement une installation en multi Ă©crans (The Diary of Anne Frank (Part Two)). A partir de lĂ , un artiste est nĂ©. Et un film, aussi, rĂ©alisĂ© en 1997 : Gummo, premier long mĂ©trage au sujet sublime (peinture des jeunes marginaux de Xenia, un patelin de l’Ohio qui, depuis vingt ans, ne s’est jamais remis de la tornade qui l’a dĂ©vastĂ©), au traitement original dĂ©voilant les sales coulisses du rĂŞve amĂ©ricain. Deux ans plus tard, il signe un second long mĂ©trage Julien Donkey-Boy qui applique les principes du Dogme fomentĂ©s par Lars Von Trier. Au mĂŞme moment, Larry Clark adapte un autre scĂ©nario de Harmony Korine, le terrible Ken Park qui Ă  sa sortie avait fait couler beaucoup d’encre. Sulfureux, le film n’en demeurait pas moins beau et puissant, sondant l’Ă©tat adolescent dans ce qu’il a de plus cru et de plus juste.

PrĂ©sentĂ© comme la valeur montante du cinĂ©ma US et parangon d’une AmĂ©rique White Trash Ă  la fin des annĂ©es 90, Harmony disparaĂ®t brutalement de la circulation, au dĂ©but des annĂ©es 2000, pour se consacrer Ă  d’autres activitĂ©s et Ă©chappe Ă  son destin de fils spirituel de Larry Clark. On veut l’assimiler au white trash, ses influences sont plus denses (comme en tĂ©moigne son top 10 ci-dessous): Leos Carax, Gaspar NoĂ©, Buster Keaton, Werner Herzog, l’art vernaculaire afro-amĂ©ricain et la culture vaudou.

Korine avait un vague projet de long métrage casse-gueule au sens propre, initialement intitulé Fight Harm, où l’enjeu consistait à aller dans la rue pour provoquer et se battre avec des mecs trouvés au hasard. Les règles étaient simples : il ne pouvait pas donner le premier coup, et la personne en face devait être plus grande que lui. Au bout de la sixième altercation, qui l’a envoyé à l’hôpital, il abandonne le défi – même s’il reste quarante minutes de rush. Il s’enfonce dans la dope, la dépression et la paranoïa, perd de nombreux projets dans l’incendie de deux maisons où il habite. Direction, rehab.

Mister Lonely, sa première “comĂ©die”, a marquĂ© son grand retour au cinĂ©ma en 2007. Harmony y retrouvait ses popstars: un sosie de Michael Jackson vivant seul Ă  Paris y faisait la rencontre du clone de la belle Marilyn Monroe et dĂ©barquait dans un petite village d’Ecosse pour y rencontrer un petit chaperon rouge, des sosies de Charlin Chaplin, d’Abraham Lincoln mais aussi de Madonna: Je ne suis pas fascinĂ© par les popstars mais par l’interprĂ©tation d’une culture populaire par des gens qui a priori en sont extrĂŞmement Ă©loignĂ©s. Je m’intĂ©resse aussi Ă  la manière dont la pop culture nourrit les rĂŞves chez des gens qui vivent dans l’illusion ou n’ont plus rien. Ils s’accrochent Ă  ça. J’avais dĂ©jĂ  traitĂ© ce sujet dans “Mister Lonely”, qu’il ne fallait pas rĂ©sumer Ă  un film sur Marilyn Monroe ou Michael Jackson. Mais plus sur la nature obsessionnelle des gens qui en imitent d’autres, et qui vivent comme leurs icĂ´nes dans un cadre communautaire.

Dans Trash Humpers (2009), sorte de home movie filmĂ© avec un camescope, des dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s masquĂ©s qui Ă©voquent un croisement entre des vieux et des monstres. Ils tournent autour de la camĂ©ra, maltraitent tout ce qui leur passe sous la main, hurlent et tuent sans raison apparente leurs voisins “normaux” après avoir rĂ©citĂ© des vers de poĂ©sie foireuse. Lorsque je fais “Trash Humpers”, j’ai l’impression de peindre – d’ailleurs, Ă  l’avenir, je vais de plus en plus peindre – et d’expĂ©rimenter des choses inĂ©dites. Lorsque je fais “Spring Breakers”, c’est diffĂ©rent. Je suis passionnĂ© par la mĂ©tamorphose des corps sexuĂ©s, la vulgaritĂ© ostensible, les couleurs fluo, l’ivresse, l’hypnose, la nudité… Je suis parti d’un contexte qui me fascinait pour dĂ©velopper une histoire, des personnages… Un film “invendable”, en opposition avec son film suivant, Spring Breakers, oĂą l’enfant chĂ©ri du cinĂ©ma pop underground racontait la dĂ©rive de quatre filles qui, pour financer leur Spring Break, dĂ©cident de braquer un fast-food. Il Ă©cornait l’image de Selena Gomez, Ashley Benson et Vanessa Hudgens dans un hold-up aux allures de trip existentiel, basculant inexorablement du rĂŞve au cauchemar. Je leur ai dit : “VoilĂ  ce que je veux faire avec vous, les filles. Et on ira assez loin. Vous me suivez ?”. Et elles ont acceptĂ©. Inconsciemment ou non, elles avaient envie de s’encanailler et de jouer avec leur image. Et ça ne les effrayait pas plus que ça pour la suite de leur carrière ou mĂŞme le rapport qu’elles entretenaient avec leurs fans. Faire Spring Breakers Ă©tait un pari audacieux pour elles comme pour moi ; et je l’ai payĂ© assez cher durant le tournage. Nous avons cassĂ© treize camĂ©ras en un mois. Parfois, je devenais parano, convaincu que l’on essayait de saboter le tournage. L’équipe technique Ă©tait effondrĂ©e car nous avions plus d’ambition que de budget. Bref, grand souvenir… Toujours underground, donc? Je ne calcule pas trop lorsque je travaille sur un film. A la base, il y a juste un dĂ©sir de montrer des images. Je ne rĂ©flĂ©chis pas de manière thĂ©orique dessus. C’est tripant quand mĂŞme de savoir que ceux qui vont aller voir “Spring Breakers” ne savent absolument pas qui je suis, ni mĂŞme ce que j’ai fait auparavant, encore moins que Selena Gomez a fait un film avec le scĂ©nariste de “Ken Park”… De toute façon, je pense que le cinĂ©ma underground tel qu’on l’a connu n’existe plus, en grande partie Ă  cause d’Internet. Les gens communiquent diffĂ©remment. Et tout est accessible instantanĂ©ment dĂ©sormais.

ReposĂ© de l’expĂ©rience Spring Breakers, Harmony rĂ©alise des clips pour les Black Keys, Rihanna ou Gucci Mane… Des projets tombent Ă  l’eau, une adaptation de Tampa, d’Alissa Nutting; il choisit The Beach Bum coproduit par ses amis de Vice: une comĂ©die en free-style avec Matthew McConaughey et Snoop Dogg, sur un dude relookĂ© Mickey Rourke dans The Wrestler, que Korine voulait dans l’esprit d’un duo d’humoristes amĂ©ricains Cheech and Chong: A la base, je voulais que The Beach Bum soit projetĂ© en salle avec des volutes de marijuana nous raconte-t-il très sĂ©rieusement. Il cherche Ă  raviver ce qu’il provoquait dans son film prĂ©cĂ©dent: une star dans un ocĂ©an d’images clinquantes et stylisĂ©es qui enivrent et qui absorbent. L’Ă©trange sensation de vertige que revĂŞtait Spring Breakers s’est quelque peu Ă©vaporĂ© avec les volutes, ne subsistent qu’un flot d’images stylisĂ©es jusqu’Ă  l’inanitĂ© (Ă  qui s’adresse ce film?) et une ode Ă  la constellation de la lobotomie heureuse: couillon et ravi de l’ĂŞtre, le reste (scĂ©nario, dramaturgie…) a zĂ©ro importance. Un film BLC oĂą il retrouve le chef-op BenoĂ®t Debie qui sait faire de belles images (C’est un magicien. La première chose que je lui ai dit au moment de Spring Breakers, c’est que je voulais qu’on ait l’impression que le film avait Ă©tĂ© Ă©clairĂ© avec des bonbons) et dans lequel embarque dans son trip Matthew McConaughey en roue libre total: Dans ce business corporatisĂ© Ă  l’extrĂŞme, dès qu’un acteur tente de s’extraire du moule, toutes ces sangsues qui vivent Ă  ses crochets font tout pour l’en dissuader, le menacent en lui disant qu’il ne gagnera jamais 20 millions par film s’il se fourvoie dans ce petit projet indĂ©. C’est dur, c’est sĂ»r, d’inviter des stars Hollywoodiennes Ă  prendre des risques mais c’est facile avec un acteur comme McConaughey qui aime Ă  prendre des risques. Quand on lui demande quel film lui a donnĂ© l’impression d’avoir pris de la drogue, il rĂ©pond: La sextape de Pamela Anderson. SacrĂ© Harmony. La fĂŞte reste de courte durĂ©e: The Beach Bum s’est plantĂ© au box-office US (malgrĂ© son joli cast attractif, il n’a rapportĂ© au final que 4 millions de dollars de recettes), Ă  tel point qu’il sort rapide en Blu-ray le 18 juin chez l’oncle Sam, et devait sortir en catimini dans les salles françaises le 31 juillet avant d’ĂŞtre dĂ©programmĂ©. Peu probable que quelqu’un siffle la fin de la rĂ©crĂ©: connaissant la capacitĂ© de Korine Ă  rebondir et Ă  trouver de l’art partout, il devrait continuer Ă  donner de ses nouvelles forever, forever, ever, forever, ever?

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