Fan de cinéma, Angela (Ana Torrent, la petite fille dans L’esprit de la ruche de Victor Erice et Cria Cuervos de Carlos Saura qui a bien grandi) est étudiante qui prépare une thèse sur la violence audiovisuelle. Et comme toute cinéphile, elle vit entourée d’images, fantasme peut-être même sa vie à travers elles. A la mort de son professeur, elle découvre dans son magnétoscope la cassette d’un «snuff movie» où le meurtre n’est pas simulé. Sur la vidéo, une jeune femme frappée, mutilée puis abattue par un homme cagoulé. Une étudiante disparue il y a quelques mois et jamais retrouvée, comme cinq camarades de classe avant elle. Peu à peu, elle est prise dans une spirale inquiétante, voulant s’immerger dans cet univers trouble jusqu’à en devenir la victime potentielle et découvre au fil de son enquête que ces films montrant une mise à mort réelle existent bel et bien. Et que, surtout, leurs auteurs ne sont pas si loin. Qui sont-ils? Que veulent-ils?

On a sans doute du mal à imaginer aujourd’hui les espoirs représentés par Tesis à sa sortie en 1996. Cette soudaine montée d’angoisse racontait comment le pays de Jesús Franco était revenu avec succès dans les années 1990 aux films de genre (pas de succès Filmax ni de Jaume Balaguero, réalisateur de La secte sans nom, sans ce succès), la naissance d’un auteur incroyablement doué (Alejandro Amenabar, alors âgé de 23 ans et formé à la section «son et image» de l’université de Madrid, à sa sortie en 1996) et d’un acteur follement magnétique (Eduardo Noriega).

Commençant comme du Atom Egoyan flippé, cette plongée au coeur d’une affaire de meurtre et de trafic de cassettes snuff à travers les yeux d’une thésarde s’impose comme une affaire d’angoisse de VHS secrètes, d’utilisation de vidéo comme élément de narration, d’images qu’on ne doit pas regarder ou reproduire, d’histoires à dormir debout qui dépassent tout le monde. C’était avant l’immense Ringu de Hideo Nakata (1998) dans lequel on retrouvera un peu de cette atmosphère lugubre et de ses personnages résignés à accepter l’invraisemblable vérité. La belle idée dans cette horreur de Tesis, c’est qu’un personnage de prof de cinéma (qui, on l’imagine, en a vu des films, des images chocs…) est mort en regardant, fantasme alors l’héroïne, une vidéo plus forte que tout ce qu’il avait vu auparavant, succombant au pouvoir des images qu’elle contenait.

Flanqué d’un fan de film gore (Fele Martinez) qui passe rapidement pour un suspect parce-qu’il-regarde-trop-de-films-d’horreur, l’héroïne, qui a dans sa chambre une affiche de My Own Private Idaho de Gus Van Sant (donc pas trop branchée Wes Craven, en théorie), est malgré elle attirée par cette univers sombre, dominée par son désir de voir, même si elle doit y risquer sa vie. Et le spectateur d’être partagé comme elle entre la répulsion et la fascination dans cette quête d’intensité. Cela renvoie bien sûr aux fantasmes de tout cinéphile, récurrents depuis Le voyeur de Michael Powell. Et cela parle à celles et ceux qui espéraient dans les années 80-90 découvrir dans les vidéoclubs des films d’une même intensité inédite. En d’autres termes, le voyeur niché en chaque cinéphile se regarde enquêter sur les images surpuissantes qu’il cherche à découvrir. Sauf qu’ici, la frontière entre fiction et réalité est bien plus dangereuse qu’une simple affaire de visionnaire de mondo scabreux.

Au-delà de cette dimension méta, donnant l’illusion réelle que le cinéphile passe de l’autre coté de l’écran, peu de temps là aussi avant une Scream mania et ses films d’horreur malins où les personnages parlent des films d’horreur qu’ils ont vu, Amenabar signe un thriller labyrinthique haletant au sens propre. Le simple fait de s’engager dans un couloir sombre des sous-sol de la fac (là où il se passe forcément des trucs innommables en raison des rumeurs et des bruits de couloir et où l’on s’imagine le pire), au bout duquel on ne sait pas quelle mesure se trouve la monstruosité, devient un climax d’une intensité incroyable – soit quand, avec l’art de la suggestion, il est possible de traduire beaucoup.

Tesis travaille solidement notre imaginaire, donnant à voir ce qui se trame de l’autre côté de nos écrans et donnant à prévenir aussi, le temps d’un épilogue sec et séchant, des dérives d’une télévision (et par extension de nos futurs écrans ultra-connectés) qui s’est totalement habituée à la violence du réel. Avec la même croyance et le même jeu sur le voyeurisme qu’un Brian de Palma, où le maniérisme est toutefois tempéré par une froideur que l’on qualifierait presque de Hanekienne s’il n’y avait pas ici ce ludisme en plus et le jugement en moins, Amenabar distille une réflexion sur le pouvoir des images et de la perception qu’on en a mais sans la prétention redoutée au départ, il reste heureusement toujours dans le jeu, le suspens, les codes du thriller – tout simplement parce qu’il est plus question de s’arracher les yeux que de se prendre la tête. Une thématique qu’il développera avec celui qui deviendra son acteur fétiche première période Eduardo Noriega, dans le très beau Ouvre les yeux (1999), dédale cauchemardesque nimbé de mélancolie froide, ayant inspiré le remake Vanilla Sky avec Tom Cruise et la même Penelope Cruz, dans les deux versions.

Réalisation : Alejandro Amenabar
Avec : Ana Torrent, Fele Martinez, Eduardo Noriega, Javier Elorriaga, Miguel Picazo…
Scénario : Alejandro Amenabar
Chef-op : Hans Burmann
Montage : Maria Elena Sainz de Rozas
BO : Alejandro Amenabar, Mariano Marin
Espagne – Thriller. Date de sortie France: 4 décembre 1996. Durée: 2H04

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