Warning nous dit le carton d’introduction: «n’essayez surtout pas de comprendre le film que vous allez voir, car il n’y a rien à comprendre!». Et pourtant si… Il y a tout de même une belle histoire et un concept fort derrière Take One, une des délicieuses expérimentations de Wakefield Poole, qui avait ouvert les portes du porno gay américain avec Boys in the Sand, son porno hédoniste tendre comme un fruit et Bijou, son petit chef-d’œuvre psyché qui offrait la même sensation qu’une plongée ravie sous taz dans une backroom aux allures de Luna Park du cul.

Pour les besoins de Take One, Poole a en effet réunit plusieurs hommes (huit, nous dit-on), pour leur demander de leur raconter leurs fantasmes avant de les reproduire, dans la mesure du possible, devant la caméra. Au regard du film, finalement plus modeste que son concept ne le laisse entendre, on comprend un peu mieux l’avertissement servant de mise en bouche: se laisser guider plutôt que de se braquer dans l’expectative d’un spectacle fellinien et déviant qui dirait tout (tout) sur le fantasme du monde gay. Les intervenants, évidemment adorables et bien bâtis (pros? pas pros? Le doute est permis) sont interviewés parfois face caméra, mais Poole réduit le dispositif au minimum, par peur peut-être d’endormir son audience coquine. Le réalisateur se donne pour but de garder un rythme vif, coupe encore et encore pour que les langues s’abandonnent davantage sur les glands que sur le micro.

Sur de la folk mélancolique, la devanture d’un cinéma de quartier sert de générique au film: Take One sera méta comme l’entend déjà son titre. Dans des mises en scènes baroques, les comédiens s’ébattent dans une pièce fantasmagorique, projetant des photos comme autant de trouées mentales, reflet de pensées lascives et éparpillées. Le premier participant, et accessoirement le plus marquant, est un sosie de Mick Jagger qui entreprend de faire l’amour à une bagnole de luxe! Par réflexe, on pensera évidemment à Sex Garage, et à sa moto objet de désir et au Crash de Ballard: Poole louche instinctivement vers Kenneth Anger, en reprenant le schéma scénique de son court inachevé Kustom for Kommandos, le versant «tuning» de Scorpio Rising, où l’on voyait des boys choyer des caisses pimpées de chez pimpées dans un geste érotique et sucré. Là, Poole se montre plus littéral; le corps nu s’alanguit sur le capot, la bite devenue antenne s’insert dans des orifices de circonstances, la langue lèche la carrosserie ronde et ça jute sur le volant. Comme si une séquence volée de Bijou serait allée faire un tour au garage!

Combat (soft) de leather daddies, baise bronzée et huilée en plein désert, câlins matinaux (et pourquoi pas?): la suite fait moins dans les acrobaties, mais la tendresse l’emporte. Poole aime ce qu’il filme, et ceux qu’il filme. Pas impossible que le bonhomme ait dû raccourcir au montage pour offrir une expérience plus brève et en ce sens, plus commerciale. Dans la dernière bobine, tous les participants se retrouvent dans un cinéma de Nob Hill, un quartier de San Francisco, preuve que le gay porn est aussi à chaque instant un fragment d’histoire gay. L’occasion d’assouvir une dernier fantaisie à plusieurs. Glorification du glory hole, filmé sous tous les angles, sans mystère mais avec une sensualité de tous les diables. Les corps sont sublimes, les couleurs splendides. On suce en guise de geste d’adieu le projectionniste puis tout le monde repart, les mains dans les poches, mais heureux. Poole est dissimulé, toujours avec sa caméra. Qu’est ce qui était fiction? Qu’est ce qui ne l’était pas? Un sourire en coin, on s’en fiche, on a joui.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici