[SUR LE GLOBE D’ARGENT] Andrzej Zulawski. 1977-1988

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Qu’est-ce que c’est? Un truc hallucinant – c’est un euphémisme. Une ratatouille d’images « autres » qui agressent les sens. Un énergumène venu d’un autre temps ou, plus précisément, perdu dans le temps. Une rareté de science-fiction psychotronique conçue comme du Jules Verne trash, nourrie d’images tordues à la Moébius et de visions bizarroïdes qu’on ne voit pas ailleurs. Comme si Jodorowsky adaptait Dune et cherchait des noises au cinéma de Malick.

PAR PAIMON FOX

Toujours aussi imprévisible, Andrzej Zulawski raconte comment une équipe de cosmonautes débarque sur la face cachée de la lune pour fonder une nouvelle civilisation et, des années plus tard, aidés par un messie, se soulève contre la domination d’une puissante civilisation ennemie. Il ausculte le même retour à l’état bestial que dans Le diable, l’un de ses précédents films, sur un mode totalement différent (refus de la répétition). L’ensemble post-nuke, bis mais pas trop, prodigieux à chaque plan, est juste sidérant quoique pathologique.

Quelque peu «échaudé» par le scandale provoqué par Le diable (sommet de violence barbare), Zulawski est parti en France tourner L’important, c’est d’aimer dont le triomphe – mérité – lui permet de rentrer au pays natal. Là-bas, il prépare pendant deux ans ce projet fantasmé de science-fiction adapté de l’œuvre de son grand-oncle Jerzy Zulawski. Problème: neuf jours avant la fin du tournage, le film, ambitieux et démesuré, est stoppé par les autorités polonaises (sur ordre de Janusz Wilhelmi, ministre de la culture) et 20% du budget passe à la trappe. Il restera inachevé jusqu’à ce que Zulawski finalise un montage 10 ans plus tard, tandis que la glasnost et la Perestroïka commencent à atténuer les effets de la Guerre froide, et achève ce dessein fou furieux – Zuzu sera enfin en mesure de retourner en Pologne pour récupérer les négatifs du film et effectuer le montage à partir des bobines inachevées. Ne pouvant reprendre le tournage pour tourner les vingt minutes manquantes, il filme, sans l’autorisation des pouvoirs publics, des scènes de rue qu’il utilise pour combler les trous du récit et compléter la voix-off qui remplacent les scènes manquantes. Il doit également recréer entièrement la bande sonore car celle-ci a complètement disparu. Il aboutit à un montage d’une durée de 166 minutes, qui sera présenté en séance d’ouverture de la section Un certain regard lors du 41e Festival de Cannes en mai 1988.

Décors surréalistes, intrigue barrée, costumes baroques, interprétation habitée, caractères torturés, séquences chtoniennes, scène d’amour. Tel un fauve lâché dans une arène, Zulawski expérimente avec une bravoure exceptionnelle cette histoire sans fin. Le plaisir de la variation et du contraste est sensible dans la mise en scène où l’énergie, le morcellement et les ruptures de ton ne répondent jamais à des lois. On n’a même pas le temps de définir si tout ce bric-à-brac est ridicule ou sublime; on regarde ça bouche bée en se demandant comment des films pareils peuvent émaner d’un esprit. Totalement nouveau et totalement ancien, cet uppercut qui ne ressemble à rien de ce que vous avez déjà pu voir devrait marquer votre parcours de cinéphile. La marque Zulawski dans toute sa singulière singularité.

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