Qu’est-ce que c’est? Un truc hallucinant – c’est un euphĂ©misme. Une ratatouille d’images « autres » qui agressent les sens. Un Ă©nergumĂšne venu d’un autre temps ou, plus prĂ©cisĂ©ment, perdu dans le temps. Une raretĂ© de science-fiction psychotronique conçue comme du Jules Verne trash, nourrie d’images tordues Ă  la MoĂ©bius et de visions bizarroĂŻdes qu’on ne voit pas ailleurs. Comme si Jodorowsky adaptait Dune et cherchait des noises au cinĂ©ma de Malick.

PAR PAIMON FOX

Toujours aussi imprĂ©visible, Andrzej Zulawski raconte comment une Ă©quipe de cosmonautes dĂ©barque sur la face cachĂ©e de la lune pour fonder une nouvelle civilisation et, des annĂ©es plus tard, aidĂ©s par un messie, se soulĂšve contre la domination d’une puissante civilisation ennemie. Il ausculte le mĂȘme retour Ă  l’état bestial que dans Le diable, l’un de ses prĂ©cĂ©dents films, sur un mode totalement diffĂ©rent (refus de la rĂ©pĂ©tition). L’ensemble post-nuke, bis mais pas trop, prodigieux Ă  chaque plan, est juste sidĂ©rant quoique pathologique.

Quelque peu «échaudé» par le scandale provoquĂ© par Le diable (sommet de violence barbare), Zulawski est parti en France tourner L’important, c’est d’aimer dont le triomphe – mĂ©ritĂ© – lui permet de rentrer au pays natal. LĂ -bas, il prĂ©pare pendant deux ans ce projet fantasmĂ© de science-fiction adaptĂ© de l’Ɠuvre de son grand-oncle Jerzy Zulawski. ProblĂšme: neuf jours avant la fin du tournage, le film, ambitieux et dĂ©mesurĂ©, est stoppĂ© par les autoritĂ©s polonaises (sur ordre de Janusz Wilhelmi, ministre de la culture) et 20% du budget passe Ă  la trappe. Il restera inachevĂ© jusqu’à ce que Zulawski finalise un montage 10 ans plus tard, tandis que la glasnost et la PerestroĂŻka commencent Ă  attĂ©nuer les effets de la Guerre froide, et achĂšve ce dessein fou furieux – Zuzu sera enfin en mesure de retourner en Pologne pour rĂ©cupĂ©rer les nĂ©gatifs du film et effectuer le montage Ă  partir des bobines inachevĂ©es. Ne pouvant reprendre le tournage pour tourner les vingt minutes manquantes, il filme, sans l’autorisation des pouvoirs publics, des scĂšnes de rue qu’il utilise pour combler les trous du rĂ©cit et complĂ©ter la voix-off qui remplacent les scĂšnes manquantes. Il doit Ă©galement recrĂ©er entiĂšrement la bande sonore car celle-ci a complĂštement disparu. Il aboutit Ă  un montage d’une durĂ©e de 166 minutes, qui sera prĂ©sentĂ© en sĂ©ance d’ouverture de la section Un certain regard lors du 41e Festival de Cannes en mai 1988.

DĂ©cors surrĂ©alistes, intrigue barrĂ©e, costumes baroques, interprĂ©tation habitĂ©e, caractĂšres torturĂ©s, sĂ©quences chtoniennes, scĂšne d’amour. Tel un fauve lĂąchĂ© dans une arĂšne, Zulawski expĂ©rimente avec une bravoure exceptionnelle cette histoire sans fin. Le plaisir de la variation et du contraste est sensible dans la mise en scĂšne oĂč l’énergie, le morcellement et les ruptures de ton ne rĂ©pondent jamais Ă  des lois. On n’a mĂȘme pas le temps de dĂ©finir si tout ce bric-Ă -brac est ridicule ou sublime; on regarde ça bouche bĂ©e en se demandant comment des films pareils peuvent Ă©maner d’un esprit. Totalement nouveau et totalement ancien, cet uppercut qui ne ressemble Ă  rien de ce que vous avez dĂ©jĂ  pu voir devrait marquer votre parcours de cinĂ©phile. La marque Zulawski dans toute sa singuliĂšre singularitĂ©.

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