[Steve McQueen] Coeur de lover rocker

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Cinq films, plus de six heures d’images, près de vingt ans couverts. Steve McQueen a réalisé un petit monument avec sa mini-série Small Axe, produite par Amazon et la BBC. Cinq épisodes pour en découdre avec l’Histoire officielle en Angleterre. Chaque partie s’attache à restituer l’atmosphère d’une époque pour raconter, en différentes circonstances, l’histoire de ces Britanniques nés dans des colonies devenues progressivement indépendantes avant de partir vivre en Angleterre. Steve McQueen, que l’on sait titillé par ces questions et qui n’a pas peur de fouiller dans les poubelles de l’Histoire (12 Years A Slave), est l’homme tout trouvé. Ainsi, si ce Small Axe (dont les premiers épisodes ont reçu le label Cannes 2020) retrace des moments phares de l’Histoire, Steve McQueen ne suit pas forcément un cahier des charges didactique, s’autorise à raconter d’autres choses, à capter d’autres moments, en creux, où même lorsqu’on ne dit rien, on comprend beaucoup. C’est ce que fait admirablement l’épisode Lovers Rock, unique en son genre, disponible le 26 février, comme toute la série, sur la plateforme Salto.

Fini le temps où les journalistes aimaient à faire la blague consistant à confondre Steve McQueen l’acteur et Steve McQueen le cinéaste sur le mode “regardez, le phénomène de foire”, “regardez le feu de paille jouant sur les patronymes”. Né à Londres de parents originaires respectivement de la Grenade et Trinité-et-Tobago, ce dernier est un produit de cette vague migratoire caribéenne qu’a connue l’Angleterre durant les années 1950-60. C’est un peu l’histoire de ces Britanniques, nés dans des colonies devenues progressivement indépendantes et partis vivre en Angleterre, qu’a voulu raconter le metteur en scène de 51 ans dans la série Small Axe diffusée à partir du 26 février sur la plateforme Salto.

Ainsi, entre deux épisodes de la série TF1 Je te promets disponible en replay, il est possible donc de tomber sur une série passionnante Small Axe qui mélange des épisodes directement tirés de la réalité, comme le premier volet, Mangrove, avec des parties qui s’attachent davantage à restituer l’atmosphère d’une époque, à l’instar de Lovers Rock. “Je voulais porter à l’écran des histoires qui n’étaient pas connues”, a expliqué le réalisateur lors d’une table ronde virtuelle organisée durant le festival du film de New York. “Elles n’étaient pas écrites dans les livres d’histoire”, a-t-il insisté, et pourtant, “elles ont été très importantes dans l’histoire du Royaume-Uni”. La culture caribéenne a eu une influence marquante en Angleterre, rappelle-t-il. Le carnaval de Notting Hill, qui rassemble chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes dans l’ouest de Londres, en est l’un des exemples les plus évidents.

Pour constituer son matériau, Steve McQueen a réalisé des centaines d’interviews et s’est quasiment mué en archiviste. “J’étais passionné à l’idée de parler à ces gens, d’enregistrer leur histoire.” Il voulait aussi montrer la réalité du racisme institutionnel au Royaume-Uni, incomparablement moins documenté par la télévision et le cinéma que son équivalent aux Etats-Unis. Le point de départ de sa série Small Axe se situe en 1968 et correspond à l’un des épisodes les plus marquants du combat contre la discrimination et les préjugés en Grande-Bretagne. Il évoque le destin oublié de Frank Crichlow, petit entrepreneur aspiré malgré lui dans cette lutte, par l’entremise de son restaurant, Mangrove, devenu un symbole pour toute une communauté à Notting Hill, quartier depuis gentrifié. Et à partir de ce premier épisode, Steve McQueen recrée, au fil des épisodes de Small Axe, quelques moments phares de l’histoire des Britanniques d’origine caribéenne, mais aussi beaucoup de petits instants, tout aussi précieux pour saisir ce qu’était leur quotidien. Lovers Rock, qui fait battre le coeur très fort, est, à ce titre, un volet totalement atypique, axé autour d’une soirée dansante, avec quelques scènes de transe collective inoubliables.

“Les films Small Axe racontent, comme d’autres, ce que c’est que d’être noir en ce monde” Steve mcqueen

De manière générale, les personnages de Small Axe sont pour l’essentiel des gens ordinaires qui ont eu foi en leur place dans une société largement hostile. C’est la “petite hache” (small axe) de la chanson éponyme de Bob Marley, qui, à force de coups répétés, finit par abattre le “grand arbre” (big tree) de l’inégalité. Côté production, Steve McQueen a voulu profiter de ce projet pour offrir à des comédiens noirs un écrin. “Au Royaume-Uni, il y a au moins deux générations d’acteurs qui n’ont jamais eu l’opportunité de briller”, a-t-il expliqué. “Et c’est désolant.” Le réalisateur de Shame a aussi constitué, derrière la caméra, une équipe très ouverte à la diversité, lui qui a déjà reproché à Hollywood d’être trop fermé. Steve McQueen a dédié Small Axe à George Floyd, Américain noir dont la mort aux mains de la police a déclenché un mouvement civique de grande ampleur en mai-juin dernier.

“Les films Small Axe racontent, comme d’autres, ce que c’est que d’être noir en ce monde” conclut celui dont le parcours est définitivement hors-norme, devenu le premier réalisateur noir à remporter un Oscar, pour 12 Years a Slave en 2013, un film adapté des mémoires de Solomon Northup, publiées en 1853, douze ans avant l’abolition de l’esclavage. Ce livre méconnu – il n’est pas étudié à l’école et n’avait jamais été adapté par Hollywood – a été découvert par l’épouse de Steve McQueen, une historienne. “Chaque page était une révélation. Chaque page. Je n’en croyais pas mes yeux”, se souvient-il. “Quand j’ai fini le livre, j’étais très en colère contre moi-même. En colère de ne pas avoir connu ce livre avant. Mais j’ai réalisé, petit à petit, que personne ne connaissait ce livre dans mon entourage”. Plus tôt, le cinéaste engagé, naguère plasticien et vidéaste, lauréat du prix d’art contemporain Turner Prize en 1999 et auteur de courts métrages physiques, avait déjà frappé les esprits en 2008 avec Hunger sur la grève de la faim jusqu’au boutiste de Bobby Sands, leader de l’Armée républicaine irlandaise (Ira), puis avec Shame, sur l’addiction sexuelle.

Mais qui aurait imaginé qu’un jour, celui qui aime tant filmer les corps, y compris le sien dans son court métrage queer Bear en 1993, mettrait à ce point en sourdine l’édification et la démonstration pour céder au simple bonheur de filmer des gens qui dansent ensemble? C’est parfois sans en avoir l’air qu’on dénonce et qu’on dit le mieux.

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