Une légende carpentienne qu’il est toujours bon de rappeler: non, The Thing n’a pas été un tabac au box-office et fut même vomi par un public beaucoup trop influencé par les invasions pacifistes de Tonton Spielberg. Arrivée peu de temps après le petit E.T et son timbre de voix à la Jeanne Moreau, la chose de Carpenter aura un mal fou à trouver sa place dans les salles, alors qu’Alien avait occupé triomphalement le même territoire quelques années plus tôt. Pour réparer la blessure et se racheter une image aux yeux de Hollywood (pour un chef-d’œuvre précisons-le), John Carpenter accepte d’illustrer un script qui traînait sur les bureaux au même moment que celui de A boy’s life, qui deviendra E.T.

Malgré le défilé de réalisateurs à tout faire sur le projet (John Badham, Adrian Lyne, Mark Rydell, Tony Scott, Peter Hyams: ouf!), c’est donc Big John qui remporte la mise. De par son statut de commande non horrifique et «inoffensive», Starman a souvent laissé les amateurs du cinéaste plus que circonspects: c’était souvent oublier que Christine fut aussi une commande signée sans grande conviction par le réalisateur de Halloween, et le résultat, diablement racé et aujourd’hui totalement réhabilité, n’a clairement pas la face d’un produit sans âme. Si on a suffisamment de jugeote, on pourrait enfin aujourd’hui s’autoriser la même pensée pour Starman, tourné tout sauf dans la douleur: Michael Douglas, alors producteur, fichera d’ailleurs une paix royale à Carpenter. Les ressemblances avec E.T. sont évidentes, certes: la saucisse rabougrie aux grands yeux bleus est remplacée par un Jeff Bridges de toute bowté (et d’ailleurs en pleine ascendance puisqu’il venait d’enchaîner King Kong, La blessure ou Contre toute attente), et un amour d’outre-tombe a remplacé une amitié enfantine.

Répondant à la sonde Voyager 2 (qui doit toujours déambuler actuellement, avec la Tesla de Musk un peu plus loin derrière: ça tombe bien, son «pilote» s’appelle Starman), un extra-terrestre débarque avec fracas comme son cousin de The Thing (toute l’introduction est d’ailleurs un miroir assez évident de son doppelgänger filmique) et s’empresse de prendre forme humaine (Rick Baker, Dick Smith et Stan Winson joindront leur force pour la scène de transformation), en l’occurrence celle du mari décédé d’une jeune et jolie veuve se trouvant sur sa trajectoire. L’amoureuse épouvantée, après moult hésitations, s’engage alors dans une traversée des États-Unis pour que le starman puisse retrouver les siens. L’excuse du road-movie est parfaite pour sublimer les States d’un bout à l’autre dans un 2.35 éclatant et Jack Nitzsche aux commandes de la b.o à la place habituelle du réalisateur, appuie fort sur ses synthés, au risque de paraître aujourd’hui comme pompier et bien daté… Qu’à cela ne tienne, la mélancolie de son thème résonne encore comme une mélodie bizarre qui nous laisse inconsolable.

Comme un enfant grandissant dans un corps d’homme, Bridges signe une performance étrange et habitée qui n’a pas peur du ridicule: son duo avec Karen Allen – peut-être dans son plus beau rôle – pétille d’une alchimie touchante qui sait se suffire à elle-même. Une bulle fragile au centre d’un monde hostile (nous sommes chez Carpenter, ne l’oublions pas) qui mènera, comme chez Spielberg, vers une impasse. Totalement opposé en terme esthétique à la dernière séquence de E.T (en plein jour, en plein désert, avec de nombreux figurants et un vaisseau alien au design subtilement camouflé, presque surgi d’une toile de Magritte), la séquence finale avec ses amants séparés soudainement du monde dans une parenthèse de neige et de couleurs, se place très haut dans les plus belles scènes mises en scènes par Big John. Car l’héroïne ne doit pas se contenter de dire au revoir à son fantôme d’amour, elle devra dire adieu une deuxième fois. Et quoi de plus spectaculaire que le visage de Karen Allen comme seul paysage, ce regard qui passe du tout au néant le temps d’un plan qui réussit à faire passer – du moins on le suppose – une contrainte budgétaire en un incroyable geste de poésie. Et de nous rappeler que chez Big John, l’espoir s’exprime toujours au féminin. «Goodbye Jenny Adden»

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