Si un jour on vous demande «c’est quoi le cinéma d’exploitation japonais des 70’s et pourquoi?», il faut dire les deux mots magiques: Norifumi Suzuki. Un chantre de ce qu’on appelle le pinky violence, croisement entre le cinéma d’action et le pinku eiga. De la violence sexy qui pique et démange, avec une générosité baroque sans précédent.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Du sukkeban au nunsploitation (l’inoubliable Le couvent de la bête sacrée), Norifumi Suzuki s’est fait une joie de dévêtir et de faire combattre une armée de donzelles acharnées, obnubilé qu’il est par un symbolisme d’église chrétienne comme contaminé par la Hammer et les motifs de Mucha. Homme d’action très habitué à faire briller une image de la femme forte, le bonhomme osera tout de même tourner le dos à un cinéma de quartier ouvertement divertissant pour offrir une véritable pièce montée de déviances, beaucoup plus proche du cinéma SM de Masaru Konuma.

Sous ses titres à rallonge et ses affiches too much (dont celle, parfaitement mensongère, où une donzelle armée d’un fouet semble attendre sa victime sur son trône de fer), Beautiful Girl Hunter cache bel et bien une œuvre scandaleuse, créée sans doute dans l’unique but d’offusquer tout ce qui se trouve sur son chemin. Le cri d’un cinéaste qui semble vouloir y signer une sorte de parangon de l’innommable, comme un ultime test à une industrie en roue libre. Et au commencement de ce spectacle peu commun, la douleur, déjà: celle d’un couple, pris par surprise un soir d’orage.

Alors que Madame est violée, découvrant une jouissance qu’elle ne soupçonnait pas, le mari reste blême face à un spectacle si humiliant. L’homme bafoué fera de la vie de son épouse un enfer qui claque, et fera de même pour l’enfant issu de cette violence. Celui-ci, Tatsuya, exulte sa haine dans un journal et grandit dans le silence, assistant aux ébats scandaleux de ses parents, et tentera de surmonter tant bien que mal le suicide de sa mère. Le cerveau broyé, le regard corrompu, Tatsuya devient un riche et beau héritier traînant les pieds dans un manoir luxueux, un Patrick Bateman nippon guetté par un mariage de bonne famille. Mais il prévoit aussi un nouveau chapitre dans son existence: une exploration sans fin de vices et de supplices, qu’il prodigue à des jeunes filles enlevées dans une cave changée en véritable donjon de tortures. Un prétexte pour feuiller un catalogue de créatures réduites à l’état animal, ligotées, bafouées, enfermées, menottées, crucifiées. Avec toujours cette ambiguïté très nippone où les victimes semblent étrangement consentantes, transpirant sous divers assauts et gémissant jusqu’à l’épuisement.

Lointain héritier de Maldoror ou des Esseintes, le grand bourreau des cœurs et des corps poursuit sans ambiguïté un spectre œdipien dans le visage de ses victimes, en espérant découvrir la seule et l’unique. Suzuki pousse le bouchon jusqu’où il peut, exposant frontalement nécrophilie ou zoophilie sans se soucier semble t-il de ce qui est gratuit ou ce qui ne l’est pas. L’outrage absolu restant sans aucun doute la vision de ces livres historiques maculés de sperme, la démesure immonde et le calcul froid de l’opération nuit et brouillard faisant visiblement frisonner notre brave héros anti-système. Un personnage reconnaissant alors lui aussi porter sa croix: une existence brisée justifiant son dégoût du monde et des femmes. Beautiful Girl Hunter ne cherche à ménager personne, entre ses geysers de pisse et de sang, et ses images élégantes et sadiennes révélant comme toujours un soin plastique inattendu pour un tel déferlement trash. Après ça, Suzuki reviendra gentiment au cinéma d’action, sans doute après avoir déversé tout son fiel dans cette épopée du vice. Parce que, oui, ça épuise tout ça.

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