Il y a des réalisateurs qui rêvent de scandales, d’autres qui auraient pu s’en passer: Maïmouna Doucouré, avec son premier essai brillant et plein d’acuité Mignonnes, a vécu le drôle d’enfer du politiquement correct et du rétrécissement des esprits. Traversée du chaos en 2020.

Au commencement il y a le festival de Berlin. Tout va bien. Puis Sundance. Un triomphe. Puis la sortie française. Timide mais assurée. Et puis arrive la distribution du film Mignonnes par Netflix US et son affiche hors-sol mettant en scène tout ce que le film dénonce: une tripotée de gamines en body, poses aguicheuses, façon Sexy Dance pour prédateurs à la sortie des écoles. Et la tempête qu’on connaît. Une tempête d’ailleurs en grande majorité venue des States, avec récupération en un tour de main par la droite conservatrice.

Dans Mignonnes, Maïmouna Doucouré raconte la vie de la petite Aminata, qui cherche à s’évader d’un quotidien morne, avec une mère prisonnière des traditions patriarcales, assistant impuissante au second mariage de son époux – sujet que la réalisatrice traitait déjà dans son court-métrage césarisé Maman(s) auquel le film offre plus d’un clin d’oeil. Au collège, la gamine rencontre une bande de filles de son âge qui en impose, même pas 12 ans mais fringuées comme si elles en en avaient 20, à la fois grandes gueules et bruyantes. Tant bien que mal, elle impose sa place dans le groupe et par l’apprentissage de la danse, de la violence et des conneries, goûte à un sentiment de liberté addictif. Et s’y perd. Doucouré y parle de son expérience, bien sûr, affiche une totale clarté dans ses propos (le danger des réseaux sociaux auprès des plus jeunes, le rapport hypocrite de la société vis à vis du corps des très jeunes filles, la fin de l’innocence…). Son film n’est ni «coup de poing», ni racoleur, ni malsain, mais il n’hésite pas à déranger pour assiéger l’ultime tabou: la sexualisation des petites filles. Pourtant premiers dans les rangs du problème (les mini-miss, à tout hasard hein…), les américains (et pas seulement hélas) y voient le film d’une perverse. À ce stade, ce n’est plus un simple clivage mais de l’acharnement: la note IMDB brille de toute sa honte et il suffit de taper Cuties/Mignonnes sur YT pour y voir un étalage de reviews totalement déconnectées de la réalité du film. Aujourd’hui, montrer c’est approuver, fin de l’histoire. Une formule toute prête pour mieux honorer un cinéma amidonné, sans ambiguïté morale, sans provocation.

On imagine dans ce même schéma de pensée les soi disants woke armés de leur lance bien-pensante pour se dire que Pier Paolo Pasolini devait être décidément un peu facho pour tourner Salò ou les 120 Journées de Sodome en 1975 ou qu’Oliver Stone rêvait sûrement de libérer tous les serial-killers du pays en réalisant Tueurs-nés en 1994, pour ne citer que ces œuvres là (on en aurait pour toute la nuit hein). Et on ose à peine imaginer s’ils découvraient l’existence des teensploitation italiens, qui nageaient quant à eux dans une esthétique pédophile assumée. Il faut comprendre les braves ricains: Mignonnes ne s’embarrasse pas d’une voix off pour surligner son propos et refuse de sortir les violons. La conclusion, sujet également à mésentente (petits spoiler) laisse d’ailleurs l’héroïne choisir entre deux camps: s’enfermer dans les traditions ou se libérer outrageusement. Entre les deux, elle prendra sa propre voie. Et ce n’est toujours pas assez clair pour certains, qui s’en grattent encore la tête: sur l’autel du manichéisme, on choisit forcément son camp. En s’attaquant à une jeune réalisatrice noire (la cible parfaite pour les empaffés du dimanche) dont on souhaite d’ailleurs qu’elle ne courbe pas l’échine et n’hésitera pas à toucher à d’autres sujets aussi forts, des zigotos ont pris sans le vouloir le thermomètre de notre société. Et croyez-nous, la fièvre est carabinée… J.M.

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