Depuis ses débuts, le discret Charlie Kaufman a toujours eu du mal à vendre ses scripts, d’autant plus lorsqu’il est passé à la réalisation avec Synecdoche New York en 2008. Paradoxalement, sa cote n’arrête pas de grimper sans que jamais le box-office ne suive. Son dernier Je veux juste en finir est arrivé sans prévenir, mais dans les limites de ce qui semble être devenu l’intervalle moyen (environ 5 ans) entre chacun de ses films. Cette fois, il est produit par Netflix, et c’est probablement son film le plus abouti, dans le sens où il résume tous les autres, tout en s’en nourrissant.

Comme ça lui arrive parfois, Charlie Kaufman a adapté un livre, celui de Iain Reid, pour suivre l’intimité d’un couple nouvellement formé, en route pour rencontrer les parents de Jake (Jesse Plymons), dans une ferme perdue au fin fond de l’hiver. La visite en elle-même est prise en sandwich entre deux longues séquences de huis clos en voiture, racontées du point de vue de la fille (jouée par Jessie Buckley). Sa première pensée en voix off («Je pense qu’il est temps d’en finir») est une formule ambiguë qui peut aussi bien exprimer une envie de suicide, que la notion de mettre un terme à cette relation qui vient seulement de commencer. L’ambiance est donc constamment au bord du malaise, mais Kaufman module les tensions et donne aux échanges des protagonistes une connotation compétitive: l’un et l’autre se testent, notamment dans le domaine culturel. L’arrivée à la ferme prend une tonalité différente parce que l’endroit est rempli de souvenirs et de détails qui précisent la personnalité de Jake, concentrant l’attention sur lui.

Au cours de cette prise de contact, une multitude de signaux sonnent comme des alertes: les parents joués par Tony Collette et David Thewlis apparaissent plus ou moins vieux selon les plans. Quant à la fille, elle change de nom (Lucy, Lucia, ou Louisa), mais aussi de tenue vestimentaire, et de métier. A un moment, elle dit être peintre, et lorsqu’elle montre ses toiles, un œil exercé reconnaît celles d’un peintre notoire. Un autre artiste est évoqué, d’abord indirectement: Andrew Wyeth, célèbre pour ses représentations de la vie rurale. Dans un de ses tableaux, le détail d’un porte remplie de griffures atteste de la présence d’un chien dans la maison (incidemment ce genre de procédé qui consiste à utiliser la partie pour signifier le tout s’appelle une synecdoque). Une image similaire est visible dans la ferme des parents, juste avant l’arrivée du chien de la maison. Un peu plus tard, Wyeth est nommément cité dans une conversation pour l’un de ses tableaux les plus célèbres, Christina’s world. Une autre référence culturelle est identifiée dans la chambre de Jake: un recueil de critiques de Pauline Kael, qui annonce un long monologue de la fille pendant le voyage de retour, reprenant les arguments de Kael pour commenter le film de Cassavetes, Une femme sous influence (1974).

Ce voyage de retour, marqué par un arrêt surréaliste chez un marchand de glaces, ne ramène pas au point de départ, mais fait un détour par l’ancienne université de Jake, déserte à l’exception d’un vieil homme chargé du nettoyage. Là, les images et les ambiances se téléscopent, passant de l’animation à la comédie musicale, sautant dans le temps et rassemblant les personnages d’une façon apparemment incompréhensible. En fait, la solution se trouve dans le livre de Iain Glenn, mais Kaufman se garde bien de la divulguer. Il a disséminé suffisamment d’indices tout au long du film, comme Lynch dans Mulholland Drive. Certains sont relativement clairs, comme les uniformes de l’agent de nettoyage qui tournent dans la machine à laver au sous-sol de la ferme parentale. Un indice plus nébuleux se trouve dans la chanson entonnée par Jake dans la séquence finale. Il faut connaître la comédie musicale dont elle est tirée pour savoir qu’elle fait allusion à une fille imaginaire dont le personnage principal est amoureux. Par association d’idées, on pense aux Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957), l’histoire d’un vieil homme qui fait le bilan de sa vie à l’occasion d’un voyage en voiture, et prend un détour pour aller visiter un lieu qui a marqué sa jeunesse. Mais sans aller jusqu’à Bergman, les précédents scénarios et films de Kaufman contiennent suffisamment de liens pour mettre sur la voie. Dans la peau de John Malkovich (1999) racontait comment quelqu’un vivait par procuration à l’intérieur de quelqu’un d’autre. Adaptation (2002) utilisait le thème du double pour illustrer les difficultés d’un scénariste à finaliser son travail d’écriture. Eternal sunshine of the spotless mind (2004) se penchait sur un couple dont les souvenirs s’effaçaient avec le temps, comme si leur histoire n’avait jamais existé. Dans Syndedoche New York (2008), le dramaturge joué par Philip Seymour Hoffman finit par ne plus faire la différence entre la fiction et la réalité. En 2015, Anomalisa utilisait l’animation pour illustrer la vision du monde d’un personnage atteint du syndrome de Fregoli (incidemment, le personnage avait la voix de David Thewlis).

Malgré sa complexité et son refus de donner des explications simples, Je veux juste en finir est probablement le plus satisfaisant des films de Kaufman parce qu’une fois décodé, il fonctionne à une infinité de niveaux, du plus abstrait au plus sensible. Et quelles que soient les apparences qu’il prend, notamment dans sa dimension de comédie romantique, il traduit des impressions et des sentiments d’une subtilité rarement montrée au cinéma.
Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, Kaufman vient aussi de publier son premier roman Antkind. Sur plus de 700 pages, il raconte comment un critique essaie de se rappeler d’un film en animation d’une durée de trois mois, qui n’existe plus puisqu’il a disparu dans un incendie. Kaufman affirme que c’est écrit pour être infilmable. C’est le moment ou jamais de le lire. G.D.

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