En 2020, Distracted Blueberry traumatisait les insomniaques affalés devant la dernière édition du Festival des Cinémas Différents retransmise en direct live. Une orgie auto-analytique repoussant les limites du film d’animation et de notre compréhension signée Barry Doupé.

Originaire de Vancouver, berceau de la culture artistique qui ose et qu’on n’essaie pas d’avorter perpétuellement à coup de non-subventions et de fermeture d’esprit (coucou Paris) Ô Canada! Terre de Bruce LaBruce, Cronendad, Skinny Puppy… Barry Doupé fait partie de ces créateurs qui nous font penser «Canadians do it weirder». Ces artistes qui ouvrent une porte là où vous auriez attendu une tombe, et inversement. Ces intelligences qui dessinent un arc en ciel solide pour vous faire traverser un canyon. Barry est l’un des rares optimistes non-stupides de notre ère. Visionnaire acharné, il travaille en totale autonomie sur ses simulations de l’enfer. La réalisation d’un long métrage s’avère ainsi toujours un processus long et minutieux.

Œuvre monstre, Distracted Blueberry était en chantier depuis 2014! Une charge de travail à la mesure de l’ambition de ce savant fou. En 2008 il innovait déjà avec Ponytail, un drame psychologique où Sarah et ses copines aux bras en spaghettis tentaient de résoudre leurs crises existentielles, nous renvoyant aux codes esthétiques de Twin Peaks Fire Walk With Me version polygones sous benzo. De sales histoires de sexe et de désespoir, annonçant le coup de massue à venir de Distracted Blueberry. Barry est un fanatique du text-to-speech, il n’est pour autant pas affilié à notre chère Valou, bien qu’on retrouve quelque chose de sa savoureuse diction neurasthénique dans Distracted Blueberry. Et Barry n’en est pas à son coup d’essai, il a quasiment théorisé le parler text-to-speech, en allant à chaque film traduire ses dialogues anglais dans une langue étrangère qu’il ne maitrise aucunement. L’allemand pour Ponytail (2008), le japonais pour The Colors that Combine to Make White are Important (2012). Il sélectionne les langages et les mots en rapport avec leurs qualités plastiques, leurs sonorités anguleuses ou tendres. Le passage à la moulinette du text-to-speech a pour effet de traduire mot à mot, bousillant les subtilités syntaxiques des phrases originelles, en suscitant d’autres incorrectes mais poétiques. Des sortes de haikus mécaniques issus d’un tiers esprit artificiel.

Ces propositions linguistiques se formulent dans la langue de Molière pour Distracted Blueberry. Un voyage intérieur qui fait rire, peur et réfléchir sans vous demander votre avis. Doupé peut se vanter d’induire un effet lysergique sans sombrer dans l’intellectualisme ronflant, ou le spectaculaire cognitif. Il est naïf et joyeux, il veut que vous soyez heureux. Les dissertations sur l’humanité, la politique, ou les sciences sociales l’importent peu. He just wanna have fun, manipulant les choses de la vie; les chaises, les petits oiseaux, les gens, les mots. Il les assemble et les contemple pour se surprendre lui- même, tel un enfant qui essaierait de faire rentrer le carré dans le rond, le rond dans le triangle, jusqu’à ce que le triangle se transforme en un chien parlant et que le téléphone se mette à jouer de la flûte.

Distracted Blueberry est le film du «après tout que la vie réelle aille se faire foutre» nécessaire à l’année 2020. Mais pas seulement, car Doupé refuse de se considérer comme un nihiliste qui glitcherait nos capteurs sensoriels en ricanant. Et même si son travail pourrait être romantique, et il l’est, impossible d’étiqueter cet esprit libre. Aussi sommes nous amenés à nous demander: «Qui est Barry Doupé? Que nous veut-il? Pourquoi fait-il ça?». Probablement pour nous sauver de cette merde épouvantablement ennuyeuse que fut 2020. Car il faudra bien aller puiser ailleurs que dans nos réalités consensuelles pour trouver une issue à cette crise globale qui s’en prend, si ce n’est à nos fonctions respiratoires, à nos systèmes nerveux. Quand vous ne savez plus quoi faire, faites n’importe quoi!

Comme le hasard n’existe pas, c’est à Vancouver en 1976, que William S. Burroughs prononce ces mots, alors qu’il soutient la candidature à la mairie de Mr Peanut, seule cacahuète politique de l’histoire apte à motiver un vote auquel on puisse croire (et qui faisait des claquettes):

«Puisque la logique inexorable de la réalité n’a rien apporté, si ce n’est des problèmes insolubles, il est maintenant temps pour l’illusion de prendre les choses en main

Pas mieux Billy. Barry Doupé star du Chaos! G.DeD

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