Aperçu en slip dans Un couteau dans le cœur (Yann Gonzalez), starisé chez Noël Alejandro, qui fait de nouveau appel à lui pour son poème noir explicite, The End, et participant à l’orgasme collectif s’emparant d’un cinéma porno dans Fleapit (Bruce LaBruce). Il est clair qu’en 2018, Pierre Emö n’a pas chômé.

PAR GEOFFROY DEDENIS

Peu de choses laissaient imaginer qu’un enfant born and raised in Le Havre – désolé mais j’ai grandi dans une station balnéaire de cinq mille habitants donc J’AI LE DROIT – ferait un jour poindre sa pornstache et tomber le pantalon sur les écrans du monde entier. Mais n’en déplaise à l’éradication systématique des esprits créatifs subissant la loi de «l’égalité des chances», Pierre Emö s’est tiré de sa «ville portuaire à l’architecture bétonnée» pour devenir le ravissant jeune homme dépourvu de plaisirs coupables que l’on connaît. Il faut bien commencer quelque part et c’est à onze ans que le petit Pierre, fan de Sophie Marceau pour cause de La Boum, repère son nom dans le casting d’un film programmé en troisième partie de soirée, Mes Nuits sont plus belles que vos jours. Horaire tardif pour lui, mais pas pour son magnétoscope. Une première rencontre avec le cinéma de Zulawski qu’il ne comprend pas trop à l’époque, mais dont il garde un souvenir fasciné, à la vue du jeu extatique des protagonistes, indissociable du style échevelé de Zuzu. La majorité atteinte, il s’en va étudier la production filmique dans la capitale, ce qui lui permet d’appréhender les rouages à l’œuvre derrière les fantasmes, même s’il continue de rêver à de belles images plutôt qu’au reste. Il découvre avec enthousiasme les photos du collectif Pornceptual et se retrouve par un hasard chanceux à cohabiter avec le fondateur de ces happenings politico-hédonistes lorsqu’il part s’installer à Berlin. L’implication de Pierre dans ces soirées va crescendo et on lui confie le choix de la programmation des films «artporn» diffusés, puis celle des performances. Après deux ans passés à leurs côtés, Pierre est convaincu de l’utilité de ces lieux collaboratifs – qui manquent un peu beaucoup à Paris – où les individus mettent leur imagination au service d’une résistance au conservatisme rétrograde ambiant. Une volonté de faire évoluer les rapports qu’entretiennent les gens vis-à-vis de leur corps et à celui des autres. De ranimer l’étincelle magique qu’habitait les représentations érotiques que des films comme le magistral Bijou de Wakefield Poole avaient pu faire émerger. Cette puissance picturale sera terriblement absente des productions pornographiques des décennies suivantes. Et Pierre poursuit cette quête à travers les photos pour lesquelles il pose et dans ses collaborations avec Noël Alejandro. Notamment dans Call Me a Ghost, où il incarne littéralement le fantôme d’une star de l’âge d’or du porno gay. Il est encore question de cinéma gay avec Fleapit, dernière partie du film omnibus produit par CockyBoys and directed by Bruce LaBruce, It is Not the Pornographer That is Perverse – coucou Rosa von Praunheim, ça va comment? Le réalisateur canadien a toujours tenu à mêler réflexion politique, critique du statu quo, qu’il soit hétéro et homo, expérimentation artistique et tactiques confrontationnelles. Un jeu constant sur les paradoxes sérieux/naïf, agressif/romantique, dans lequel Pierre se retrouve: «Je préfère largement les paradoxes ou quand les limites entre les deux sont totalement brouillées. Un porno «arty» n’en est pas moins, techniquement, pornographique». Et il ne dissocie pas non plus sa carrière d’acteur porno du reste de sa vie: «Je prends chaque rôle comme une variation de moi, mais c’est moi». Développant une continuité entre l’intime et l’extime, un lien qu’il expérimente sur scène pour Thomas Bo Nilsson et Julian Wolf Eicke, dans leur adaptation du Dekameron. Une pièce «immersive, improvisée et démentielle», dans laquelle il a pu ressentir mieux que jamais la porosité entre réel et fictif: «Rien ne m’a plus fasciné que de voir le trouble permanent sur le visage des spectateurs, de ce qui était vrai ou de ce qui ne l’était pas. Évidemment que tout appartenait à un domaine de jeu, et bien sûr que néanmoins des émotions réelles affleuraient en permanence. J’aime quand ça déborde». Et nous aussi on aime !

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