Qu’il se prenne en photo en direct du concert de Taylor Swift ou signe un sublime film Bressonien (First Reformed) hĂ©las inĂ©dit dans nos salles, le gĂ©nial rĂ©alisateur-scĂ©nariste Paul Schrader aura dĂ©passĂ© cette annĂ©e, et ce pour notre plus grand bonheur, les bornes du chaos correct.

PAR SINA REGNAULT

Bienvenue Ă  Los Angeles, la ville aux mille lumières, aux mille palmiers, aux plages superbes, aux rĂ©sidences de rĂŞve et aux mille films par an. Dans chaque maison, il y a une famille amĂ©ricaine, heureuse, Ă©panouie, bien joyeuse. Et dans chaque voiture, il y a une âme, qui nourrit l’espoir d’un grand destin, d’un but, d’une noblesse Ă  accomplir. Ce soir-lĂ , au dĂ©but des annĂ©es 1970, entre La Brea et Orange, il y a Paul, un jeune homme ambitieux, qui dort dans sa voiture depuis jours et arpente les avenues Ă  la recherche d’une lumière, d’une preuve, d’une nuance, qui fera de lui une Ă©toile… DiplĂ´mĂ© de l’universitĂ© de Californie, le gringalet a pour projet d’écrire un film sur un chauffeur de taxi. Son idĂ©e est de crĂ©er un anti-hĂ©ros qui, malgrĂ© lui, deviendrait un hĂ©ros populaire. Une sorte de mercenaire ciselĂ© dans une grande agglomĂ©ration amĂ©ricaine qui roderait tel un faucon dans un canyon avant de se transformer en Bambi. Il a en tĂŞte l’image d’un jeune vĂ©tĂ©ran du Vietnam, obsĂ©dĂ© par le triomphe du «bien» et l’éradication de la saletĂ©. Son nom ? Travis Bickle et lui, Paul Schrader. L’idĂ©e donnera naissance Ă  Taxi Driver, rĂ©alisĂ© par Martin Scorsese. Un succès mondial, devenu culte pour des gĂ©nĂ©rations entières.

Dix ans auparavant, Paul Schrader est Ă  Grand Rapids, dans le froid glacial du Michigan, Ă©levĂ© au sein d’une famille stricte et terriblement calviniste. Paul n’est alors qu’un adolescent, et l’église chrĂ©tienne d’AmĂ©rique du Nord le terrifie. Dans ce monde, il n’existe d’autres choses que la rigiditĂ© d’une abstinence et la duretĂ© d’un prie-Dieu. Toute sa vie et sa carrière, il cherchera Ă  explorer l’antithèse de ce milieu. Depuis ses premiers textes, depuis Los Angeles (oĂą il se rĂ©fugie non loin des caniveaux, avec comme oreiller un exemplaire de Carnets du sous-sol de DostoĂŻevski), depuis son premier film : Blue Collar, et jusqu’à son dernier : First Reformed, qui met en scène la chute d’un pasteur alcoolique et suicidaire. Une boucle, en somme: de 1976 Ă  2018.

Son enfance passĂ©e dans un milieu pieu a conditionnĂ© sa manière de penser, notamment par la figure de son père (autoritaire et intolĂ©rant), qu’il va illustrer Ă  travers George C. Scott dans Hardcore. Le film dĂ©bute dans endroit hors du monde, similaire Ă  Grand Rapids, puis bifurque vers la Californie oĂą le père part Ă  la recherche de sa fille disparue et reconvertie dans l’industrie du porno.  Le contraste est brutal. D’un cĂ´tĂ© le puritanisme, de l’autre, Hollywood et ses bordels. J-B Thoret, essayiste, rĂ©sume bien le paradoxe : «Comment faire quand je suis calvinisme et que je me balade sur Hollywood boulevard au milieu des Peep Show, en pleine pĂ©riode des films Ă  succès du type Derrière La Porte verte ou Gorge Profonde?». Dans l’esprit du personnage, aussi bien que dans celle de l’AmĂ©rique tout entière, le cap est franchi, la corruption est totale, et la religion a pour obligation de procurer l’absolution.

Après Hardcore (1979), Schrader continue son entreprise de dĂ©molition du modèle amĂ©ricain (le modèle de John Wayne) en rĂ©alisant American Gigolo (1980). Le pire cauchemar de toute la classe rĂ©publicaine (banni de diffusion dans plusieurs centaines de villes). Le rĂ©alisateur choisit de raconter la vie d’une « prostituĂ©e-homme Â» – oui, Ă  l’époque, ça se dit comme ça : «un gigolo», qui demande de l’argent pour coucher avec femmes. Et des femmes superbes, en plus ! Sans s’en rendre compte, il rĂ©alise sur grand Ă©cran un fantasme tabou, avant-gardiste, et lance la carrière de Richard Gere, qui devra, plus tard, se racheter une morale aux yeux de tous avec Pretty Woman afin de pouvoir, enfin, dormir tranquille.   

Pour aller toujours plus loin dans la dĂ©liquescence, le sulfureux Paul Schrader dĂ©cide ensuite de s’attaquer carrĂ©ment au sujet de l’inceste. Rien ne va plus ! En voulez-vous ? En voilĂ  : La FĂ©line (1982), flanquĂ© de son casting d’anthologie : Malcolm McDowell (Caligula) et ohmandieu Nastassja Kinsi. Schrader plonge tĂŞte baissĂ©e dans le cinĂ©ma horrifique. Avec cette vague adaptation du film Ă©ponyme de Jacques Tourneur, il flirte avec une corde sensible et en dĂ©frise plus d’un. En effet, les personnages de McDowell et de Kinski sont frère et sĹ“ur et hĂ©ritiers d’une longue dynastie de panthères. Lui suggère Ă  elle de s’accoupler pour prĂ©server la puretĂ© de leur race et la sĹ“ur tente de refuser. Le film se passe dans un dĂ©cor sublime : la Nouvelle-OrlĂ©ans moite et chaude des longues nuits d’étĂ©. C’est un vĂ©ritable feu d’artifice pop, bourrĂ© d’hormones et d’adrĂ©naline, accompagnĂ© d’une B.O. de David Bowie et Giorgio Moroder (inclinez-vous…). Comme si cela ne suffisait pas, la figure de la fĂ©line, plus sexuelle que jamais, offre au monde la dĂ©licate attention de se soucier de ses proies avant de les dĂ©vorer.

Les annĂ©es 1980 sont lancĂ©es et avec ce jeu de cartes, Paul ne dort plus dans sa voiture mais dans une somptueuse villa. Les draps en soie lui rĂ©ussissent plutĂ´t bien car il va enchainer avec Mishima, Light of Day, Patty Hearst et le gĂ©nial Etrange SĂ©duction (subtilement inspirĂ© du Venise de Nicolas Roeg). Avec ce dernier, on sent que le rĂ©alisateur redonne une chance au «couple» ; le couple avec un grand C (Ă  peine), pour le dĂ©truire Ă  nouveau dans Light Sleeper : un film magnifique prenant pour sujet le destin tragique d’un dealer, anciennement junkie, interprĂ©tĂ© par Willem Dafoe. Il faut attendre Affliction, Ă  la fin des annĂ©es 1990, pour retrouver Dafoe avec qui il dĂ©veloppe un lien, une connexion, utile et nĂ©cessaire. Un prequel de l’Exorciste plus tard et les annĂ©es 2000 sont dĂ©jĂ  arrivĂ©es.

Parmi celles-ci, il y a Auto Focus, sur lequel on mĂ©riterait de s’attarder. Un film peu connu mais important. L’un des rares films sur la jalousie entre hommes. Il est question de la vie de l’acteur Bob Crane qui, dans les annĂ©es 1960, Ă©tait animateur d’une Ă©mission de radio. Père de famille et Ă©poux comblĂ©, il tombera dans les abysses dès qu’il endossera le rĂ´le principal d’une sĂ©rie tĂ©lĂ© humoristique diffusĂ©e nationalement. Sa rencontre avec le technicien vidĂ©o John Henry Carpenter le poussera Ă  dĂ©velopper une obsession de l’image, mais aussi des femmes. Au fil des annĂ©es, dans sa quĂŞte de plaisir et de sexe, Bob Crane perdra sa famille, sa carrière, et lui-mĂŞme… L’amitiĂ© avec le technicien, un pervers jaloux et manipulateur, le fera visiter la part la plus sombre de son esprit : un cocktail Ă  base de partouzes enflammĂ©es, d’alcool et de drogue. Tout ce qui faisait de lui un homme respectable selon les critères de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricain partira en fumĂ©e. Et Carpenter, attachĂ© Ă  lui comme une sangsue, l’entrainera encore plus bas…  Avec ce film, Schrader a fait main basse sur les conventions (Ă  nouveau) et a thĂ©orisĂ© la devenue cĂ©lèbre formule du «Men Exposed» avant mĂŞme que cette notion, typiquement liĂ©e aux rĂ©seaux sociaux, ne vienne au jour. Comme un zoom sur la supercherie et l’idiotie de la rivalitĂ© entre mâles, Auto Focus se concentre sur lui-mĂŞme, sur l’égo qui se regarde plutĂ´t que de se questionner. Une Ă©quation qui reviendra plus tard, sous une forme diffĂ©rente, mais nettement moins Ă©laborĂ©e, avec The Canyons. Les annĂ©es 2010 sont faibles. Difficile de trouver les mots. Le seul rebondissement serait la tentative de rĂ©demption de Lindsay Lohan sur grand Ă©cran, dans un cinĂ©ma dit «d’auteur». Au final, The Canyons, acclamĂ©e par Oprah, se conclura par un Ă©chec total et le souvenir d’avoir vu de vrais acteurs pornos essayer d’imiter le jeu de l’acteur-studio devant une ancienne enfant-star qu’ils rĂŞvaient tous d’enfiler par tous les trous.  

Il y a bien eu Dog Eat Dog, en 2016, un film que Paul Schrader souhaitait rĂ©aliser depuis longtemps, dotĂ©e d’une intrigue liĂ©e Ă  un complot de la C.I.A. Mais la prĂ©sence de Nicolas Cage (acteur maudit) et le dĂ©sordre d’une distribution bâclĂ©e en ont fait un pĂ©tard mouillĂ©. Cependant, en 2018, ou plus prĂ©cisĂ©ment 2017, Paul, Popol, a commencĂ© Ă  nous donner des nouvelles rĂ©jouissantes, d’abord en prenant un selfie devant un concert de Taylor Swift (dont il a fait l’éloge, non pas de sa musique, mais, tenez-vous bien, de son installation lumineuse!), puis en dĂ©clarant sur Twitter que dorĂ©navant : «On a des spectateurs qui ne prennent plus au sĂ©rieux les films qu’ils regardent». Et en ajoutant le missile suivant : «Ce ne sont pas nous, les cinĂ©astes, qui nous vous avons laissĂ© tomber, ce sont vous, les spectateurs, qui vous ĂŞtes dĂ©sintĂ©ressĂ©s de nous.». Près de 50 ans de carrière, un demi-siècle de Hollywood, et des millions de dollars investis, pour revenir Ă  l’état de fĹ“tus. Et bingo ! Dieu a quittĂ© la terre car l’humanitĂ© est redevenue imparfaite. Enfin !… Ce n’est pas trop tĂ´t ! On commençait Ă  en avoir marre du porno, des gros lolos de la vallĂ©e. On n’attendait que ça : des cierges, des croix de bois et des cĹ“urs brisĂ©s ! On a Ă©tĂ© gâtĂ©. Peu après cette dĂ©claration, le cinĂ©ma nous a offert un des plus beaux cadeaux qu’il soit. Correction : le direct-to-streaming pour la France, car aucune sortie salle n’a Ă©tĂ© recensĂ©e, nous a offert First Reformed. Une boule de nerfs dans laquelle l’église radicale rĂ©formĂ©e s’autodĂ©truit sous la pression du rĂ©chauffement climatique. Ethan Hawke et Amanda Seyfried campent deux âmes esseulĂ©es qui se retrouvent au-dessus des dĂ©combres et de ce que la pollution des multinationales a dĂ©truit dans ce bas monde. Le premier est prĂŞtre, la seconde est veuve, et Ă  eux deux, ils Ă©pousent parfaitement leur Ă©tat premier ainsi que l’état gĂ©nĂ©ral de cette annĂ©e 2018, Ă  savoir : quand il ne restera plus que des poubelles, il restera l’amour.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici