[STAR DU CHAOS 2018] CLAIRE DENIS

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Du vomi, de la semence, un godemichĂ© mĂ©tallique lovĂ© dans une fuck-box intersidĂ©rale: ça faisait peut-ĂŞtre un peu beaucoup pour celle qui est d’ordinaire cĂ©lĂ©brĂ©e partout dans la presse, et qui vient d’envoyer une partie de son public fĂ©misard dans les ronces. On est comme vous: on ne sait pas trop quoi penser de son High Life, mais on ne peut qu’applaudir sa dĂ©marche over-chaos.

PAR GAUTIER ROOS

Avec son rond de serviette cannois et son casting glam’ Ă  souhait – imaginez Pattinson, Binoche, Mia Goth (<3) et la moitiĂ© d’OutKast dans un huis-clos spatial – High Life Ă©tait en dĂ©but d’annĂ©e promis Ă  une montĂ©e des marches prestigieuse. CompĂ©tition officielle, sĂ©ance spĂ©ciale: tout Ă©tait Ă  vrai dire envisageable, et la première bizarrerie du film Ă©tait finalement de se retrouver Ă  Toronto, dans un festival qui gagne certes en hype mais qui reste encore Ă  bonne distance de la CĂ´te d’Azur ou du Lido de Venise.

Premiers retours ĂĽber-chaos: untel annonce sur Twitter avoir interrompu sa sĂ©ance pour dĂ©gobiller, une autre revient in real time sur le mĂ©lange de malaise et de dĂ©rision qui s’est emparĂ© de la salle lors de cette première mondiale… Notre mère Denis nationale, celle dont les fervents dĂ©tracteurs confessent malgrĂ© tout qu’elle n’est pas une cinĂ©aste de pacotille, s’est-elle pris les pieds dans un gadin spatial inertique et dĂ©nuĂ© de toute gravitĂ© ?

On parle de gravitĂ© Ă  dessein, tant elle aime Ă  seriner combien son cinĂ©ma prend l’image au sĂ©rieux, combien un plan rĂ©ussi dĂ©passe tous les dialogues du monde. High Life ne dĂ©roge Ă©videmment pas Ă  la règle. Si le film est parsemĂ© de sĂ©quences qui tombent Ă  cĂ´tĂ© (cf. cette fameuse fuck-box, recoin planquĂ© du vaisseau oĂą la Binoche laisse exploser une libido pullulante, et qui convoque sans jamais l’atteindre l’orgie carton-pâte de notre parrain Mandico), chaque nouvelle scène travaille astucieusement Ă  vider et remplacer l’ennui de la prĂ©cĂ©dente, dans une entreprise de recyclage cosmique excentrique que CĂ©cile Duflot n’aurait pas reniĂ©e.

High Life ne divise pas seulement la critique : on quitte la salle dans le trouble, on y repense deux jours plus tard en se disant que c’Ă©tait “quelque chose, quand mĂŞme”, puis trois jours s’Ă©coulent et la circonspection nous gagne (ce serait pas un petit peu vain, toute cette affaire ?)

C’est un peu ça, la mĂ©thode Denis : instiller sur le coup un profond rejet, puis laisser au film la macĂ©ration nĂ©cessaire pour qu’il revienne vers nous, avant qu’il ne parte peut-ĂŞtre Ă  nouveau, aspirĂ© par une nouvelle force gravitationnelle. C’est Ă©videmment prĂ©cieux : on peut revoir ses chefs-d’œuvre une deuxième fois en les trouvant finalement bien surestimĂ©s, et on peut rĂ©Ă©valuer ses films mineurs après une troisième vision.

Son cinĂ©ma, bien plus froid que “charnel” – l’expression consacrĂ©e pour qualifier son oeuvre – a toujours refusĂ© de prendre le spectateur par la main. Ce n’est pas un petit mĂ©rite que de ne jamais jouer la carte de la connivence, et de laisser le spectateur seul face Ă  l’Ă©cran, par moment intimidĂ© par la splendeur affirmĂ©e de ces corps hĂ©roĂŻques (Beau travail), ou perdu dans des circonvolutions d’un rĂ©cit choral qui prend plaisir Ă  ne rien respecter (J’ai pas sommeil).

J’ai toujours pensĂ© que son cinĂ©ma Ă©tait plus rĂ©ussi encore quand il tapait Ă  cĂ´tĂ©, qu’il dĂ©viait la route prĂ©alablement tracĂ©e par ses “chefs-d’œuvre installĂ©s”: sa trilogie aux percĂ©es comiques (US Go Home pour Arte en 1994, NĂ©nette et Boni en 1996, Un beau soleil intĂ©rieur l’an passĂ©) va probablement plus loin encore que la mastication arty d’un Trouble Every Day, peut-ĂŞtre un peu trop sĂ»r de son bon goĂ»t. C’est lĂ  l’autre gĂ©nie de Tata Denis: injecter dans la forme la plus commune qui soit (des petits contes moraux comme les rejetons de Rohmer en produisent en quantitĂ© industrielle) un temps suspendu qui ne suscite plus l’intimidation, mais qui donne envie de rentrer dans l’image.

D’ailleurs, on n’imagine plus un slow Ă©tudiant sans penser Ă  Otis Redding, et on ne prĂ©pare plus sa pâte Ă  pizza sans avoir sa petite pensĂ©e pour Tata.

PS. Puisqu’Ă  notre connaissance, il n’existe pas en DVD, on se permet d’indiquer que US Go Home est dispo sur YouTube

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