[STAR DU CHAOS 2018] CHRISTEENE VALE

BUT WHO THE FUCK IS CHRISTEENE, QUEEN OF CHAOS 2018?

PAR GEOFFROY DEDENIS

Il y a de ça plus de vingt ans, Bruce LaBruce annonçait la mort du queercore, envoyant promener la pseudo-radicalité d’un queer devenu inoffensif, pour lui préférer le terme faggot. Un élégant bras d’honneur, qui n’a évidemment pas tari la veine anarcho-queer, ni la rage d’individus qui, comme lui, ont pour objectif de poser des mines antipersonnel dans les milieux gay institutionnalisés, devenus aussi pertinents qu’un président ni de droite ni de gauche, ou qu’un trou du cul au bout du coude — Merci Roger Avary.

Des exceptions extrĂ©mistes qui apparaissent aujourd’hui sous les traits de crĂ©ateurs tels que la terrible Christeene Vale, back again from the dirt in the woods, armĂ©e d’un second album Basura, plus barge que jamais. Cette première non-mort du queercore pourrait expliquer le look zombie hooker en ramasse de weekend chemsex dans les Bayous qu’arbore cette pop star en phase avec son Ă©poque. C’est en 2012 qu’Internet se dĂ©croche la mâchoire face au clip de Fix My Dick, oĂą Christeene booty-shake comme si sept entitĂ©s dĂ©moniaques se disputaient son enveloppe charnelle, au milieu d’un appart de methheads oĂą deux gogo-dancers aussi velus que dĂ©sinhibĂ©s donnent tout ce qu’ils ont. Un dĂ©ferlement d’adrĂ©naline salace rĂ©alisĂ© en un jour pour vingt dollars – take that Rihanna – qui dĂ©coche instantanĂ©ment une bifle au cĹ“ur d’un public biberonnĂ© au bad taste de John Waters. Marchant dans les pas de Divine, the filthiest person no longer alive, Christeene fait de la crasse son piĂ©destal.

À l’origine de cette créature ridicule, odieuse et faussement idiote, il y a Paul Soileau. Né en 1976 en Louisiane, Paul fait ses débuts au théâtre et passe par New York où il s’immerge dans l’univers drag, avant de revenir à la Nouvelle-Orléans.

L’acteur/performer/illustrateur traverse alors une dĂ©pression alcoolique qui ne s’arrange pas en 2005, avec les ravages causĂ©s par l’ouragan Katrina. C’est lĂ  qu’il part pour Austin, Texas, oĂą il oscille entre dĂ©rive toxicologique et misère sexuelle, mais rencontre Ă©galement une scène queer alternative tant attendue. Et au lieu de le tuer, cette pĂ©riode d’errance lui fournit la hargne nĂ©cessaire pour mettre au monde son double cathartique, Christeene Vale. PassĂ© le choc initial, l’auditeur enthousiaste/courageux/dĂ©rangĂ© s’apercevra que Christeene vĂ©hicule des messages bien plus sĂ©rieux que la vulgaritĂ© formelle ne laisse paraĂ®tre. Relations abusives, pauvretĂ©, promiscuitĂ©, troubles mentaux et traumas psychologiques, sont les thèmes rĂ©currents de ses chansons, aussi fun soient-elles. Un langage de la dĂ©rision sincère, qui fait de Christeene l’un des porte-voix les plus brillants des minoritĂ©s sexuelles marginalisĂ©es. MĂ©ritant sans conteste son titre de drag-terroriste, Christeene se pointe de prĂ©fĂ©rence dans les endroits oĂą elle est sĂ»re d’emmerder un maximum de monde. Arborant ses haillons cradingues et un makeup genre Marilyn Manson après trois comas Ă©thyliques, Christeene monte parfois sur scène un plug dans le fondement. L’accessoire est lui-mĂŞme fixĂ© Ă  des ballons d’hĂ©lium, de façon Ă  ce qu’il puisse survoler le public une fois extrait de la cavitĂ©. Une intro deluxe avant que ne soit lancĂ© l’assaut de lyrics pures comme : «I’ll let you chew on my crabcake, to hell with the first date. Just slide me the beef steak». Cette surenchère de dĂ©glingue atteint des sommets dans le clip de Butt Muscle oĂą l’égĂ©rie roule des patins gluants Ă  Michèle Lamie, tout en envoyant un jet de pisse dans la bouche de son compagnon Rick Owens.

La subversion de Christeene ne s’arrête pas à ces prouesses visuelles, en outrepassant du même coup les catégories musicales admises dans les clubs gays actuels – essayez donc de passer autre chose que de l’électro et du R&B. Son dernier album Basura confirme l’héritage punk de la souillon à l’accent sudiste, en allant au-delà de l’esthétique, pour se manifester directement dans la musique. Le titre Fuk V29 ne ferait pas tâche entre deux morceaux de Ministry période Psalm 69, sans parler de Night Window et son riff inaugural total Black Sabbath. Comme ses tontons homocore des années 90, Christeene cherche à secouer une masse gay trop lisse, dépolitisée, chiaaante, en posant ses sales pattes sur les icônes aseptisées qu’on lui vend. Trêve de mots, je laisse Sa Majesté des morpions vous interpréter sa cover de Video Games.

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