C’est peu dire que HĂ©rĂ©ditĂ© nous a tourneboulĂ©s. Dans la rĂ©daction, ce premier film fait l’unanimitĂ©, Ă  tel point que nous lui avons dĂ©cernĂ© une Palme. Mais qui se cache derrière le film le plus chaos de 2018?

PAR THÉO MICHEL (AVEC GÉRARD DELORME)

Incroyable mais vrai: Ari Aster signe son premier long-mĂ©trage (oui, oui) et s’impose dĂ©jĂ  comme un nom Ă  retenir pour l’avenir du cinĂ©ma chaos. De son sĂ©jour Ă  l’American Film Institute, une Ă©cole qui formate des yes men pour Hollywood, il a appris les rudiments techniques de tous les aspects du mĂ©tier, qu’il maĂ®trise Ă  la perfection. Il a aussi compris les règles Ă  respecter, et il a dĂ©cidĂ© d’en prendre le contrepied systĂ©matiquement. Lars Von Trier peut ĂŞtre fier de sa descendance. Voici donc un prodige âgĂ© d’un peu plus de 30 ans et est dĂ©jĂ  en train de monter un nouveau projet (Midsommar) avec A24, heureuse boĂ®te de prod-prodige qui avait dĂ©jĂ  produit HĂ©rĂ©ditĂ© ou autrement dit : la famille mise Ă  sac. Et rien de nouveau au soleil, l’horreur (la vraie) s’avère la forme la plus adĂ©quate pour pareil sujet. Le vĂ©ritable choc de ce premier film, au-delĂ  de la maĂ®trise de la mise en scène, rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă  nous entraĂ®ner dans un cauchemar sans pause atteignant des sommets d’épouvante inĂ©galĂ©es ces dernières annĂ©es. C’est simple, la peur n’avait pas Ă©tĂ© aussi bonne ni aussi voluptueuse depuis… Depuis quand au fait?

Dès ses courts-métrages, le jeune Ari (cet ami qui ne nous veut pas du bien) s’intéresse à la puissance des images et du récit cinématographique – tout en interrogeant sans cesse ce médium. C’est par l’image qui semble artificielle, ces visages terrorisés filmés en gros plans et ces silhouettes dissimulées dans le fond du cadre que le cinéaste parvient à nous faire vraiment frémir. C’est peut-être ici qu’un cinéaste comme David F. Sandberg (Dans le noir) échouait il y a deux ans, en passant du court-métrage au long métrage par le biais de l’usine hollywoodienne. Ses courts-métrage à lui témoignent de la (forte) identité de son auteur, liés par cette idée de comédie malsaine ou d’horreur jamais loin. Beau, un court tourné en un jour en 2011, représente parfaitement cela, traitant de la psychose avec un protagoniste se faisant fait voler des clés et c’est traité avec beaucoup d’humour. Dans l’inoubliable The strange thing about the Johnsons, son premier court-métrage réalisé en 2011, c’est la relation père-fils qui est ici développé et la question de l’inceste où le fils harcèle son père. Dans l’excellent court muet Munchausen, c’est la relation mère-fils qui est au centre. Le réalisateur nous emmène sur une fausse piste. S’inspirant de l’univers de Pixar, ce troisième court d’Aster raconte l’histoire d’une mère ayant le cœur brisé suite à l’annonce du départ de son fils pour le collège. Alors que le récit était digne d’un Pixar ou Disney, le film vient révéler au milieu de son intrigue son fond tragique et lugubre. Les deux courts-métrages sont tournés dans un décor idyllique où l’horreur vient prendre le dessus; ce qui créé un objet génialement malsain. Comme Hérédité, où le rire nerveux peut se faire entendre et où l’ironie n’est jamais loin (voire bien présente). Un film qui nous plonge tout de suite dans un monde malsain où la tranquillité ne serait jamais présente. «Je voulais réaliser ma version de la scène de la douche de Psychose» nous dit le réalisateur visant à justifier le récit et à bousculer le spectateur.

Prenez la famille Graham dans Hérédité. Ils habitent une maison vaste et opulente, filmée en plans larges qui donnent l’impression d’une tranquillité inévitable. Pourtant, il est évident que quelque chose ne tourne pas rond, peut-être à cause des efforts visibles de chacun pour maintenir un semblant de sérénité. La grand-mère vient de mourir, mais sa présence despotique se fait toujours sentir. La mère (Toni Collette, démente) se persuade qu’elle contrôle la situation en fabriquant avec un soin maniaque des modèles réduits de la maison familiale, tandis que le fils dépense l’intégralité de ses ressources énergétiques et financières à s’abrutir au cannabis, peut-être pour oublier les symptômes de déficience mentale de sa cadette. Quant au père psy (le lugubre Gabriel Byrne), il essaie de raccommoder les morceaux et de sauvegarder les apparences.

Dans la sĂ©quence d’ouverture d’HĂ©rĂ©ditĂ©, la camĂ©ra filme Ă  travers la fenĂŞtre, en direction de l’extĂ©rieur, une cabane dans un arbre. Puis s’enclenche un panoramique vers la droite abandonnant cette fenĂŞtre et venant filmer l’intĂ©rieur de la pièce oĂą se situe la camĂ©ra. Elle viendra rĂ©vĂ©ler deux autres maisons. La maison oĂą se situe la pièce (lĂ  oĂą est implantĂ©e la camĂ©ra) et une autre, miniature, installĂ©e au milieu de cette pièce qui semble ĂŞtre un atelier de crĂ©ation – l’endroit est meublĂ© de plusieurs maquettes, de pinceaux etc. Puis, la camĂ©ra vient, par le biais d’un travelling avant, s’approcher de la maison miniature, construite comme une maison de poupĂ©e oĂą nous pouvons y distinguer l’intĂ©rieur. Dans la continuitĂ© de ce plan, se glisse un raccord, qui anime la maison fabriquĂ©e, qui nous emmène dans la chambre du fils oĂą le père viendra le rĂ©veiller – la pièce miniature est devenue une pièce Ă  taille humaine et le père, un humain. Cette scène vient raccorder avec cette notion de «mise en abyme» crĂ©Ă©e par le film et le rĂ©alisateur lui-mĂŞme. Cette sĂ©quence, vient nous rĂ©vĂ©ler en l’espace de quelques minutes (et en un plan-sĂ©quence) le parti pris de la sidĂ©rante mise en scène du cinĂ©aste : la maison sera donc au centre du film, tout comme l’artificialitĂ© et la théâtralitĂ© de l’image. C’est particulièrement la mise en images d’une tragĂ©die grecque auxquels les cours sur Agamemnon du fils renvoient. Par ailleurs, les maisons qui s’imbriquent les unes dans les autres sont le reflet de ce rĂ©cit construit d’étape en Ă©tape dont les personnages y seront prisonniers et pantins. Mais le spectateur y est aussi forcĂ©ment prisonnier et le rĂ©alisateur joue avec nous en parsemant des indices tout le long du mĂ©trage. Il suffit de voir le film une deuxième fois pour le comprendre.

L’horreur chez Ari Aster se fabrique par cette projection des corps dans cet espace oĂą les personnages sont le point nĂ©vralgique du rĂ©cit, le moteur de la souffrance dont nous sommes les voyeurs. On peut voir le film comme une Ă©tude sur le mĂ©canisme de la peur et son artificialitĂ©. Les personnages et la mère en particulier – puisque c’est surtout autour de ce personnage que le rĂ©cit s’articule – doit lutter contre une force qui semble la vampiriser. On pense bien sĂ»r Ă  Shining de Stanley Kubrick ou Rosemary’s baby de Roman Polanski, sur son approche de l’atmosphère et son traitement de la secte. Ari Aster assume Ă©galement son inspiration Ă  Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg.

Avec une durĂ©e de plus de deux heures, le film est comme un long cauchemar dont le rĂ©veil est impossible. Le rĂ©alisateur prend son temps pour instaurer cette atmosphère et prĂ©fère les films oĂą le dĂ©veloppement de chaque dĂ©tail y est minutieusement traitĂ©. C’est avec un cynisme dĂ©bordant que le rĂ©cit autour de l’hĂ©rĂ©ditĂ©, la succession gĂ©nĂ©rationnelle ainsi que l’éducation vient rĂ©vĂ©ler aux personnages que finalement il est impossible d’échapper Ă  son destin – comme de rĂ©el pantin de l’horreur. L’image horrifique a rarement Ă©tĂ© aussi effrayante. CHAOS REIGNS ! HAIL, PAEMON !

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