L’acteur vu chez Scorsese et en Spider-man n’a jamais été aussi bien que dans le film pop méta de David Robert Mitchell. On adore.

PAR THEO MICHEL

Dans le premier plan de Under the silver lake, la caméra exerce un panoramique venant révéler – au centre de l’image – le personnage de Sam, incarné brillamment par Andrew Garfield. Son regard exprime la fascination et son visage semble halluciné par ce qu’il est en train de regarder : une fille. Soit les prémisses visuelles du parcours subjectif d’un homme face un monde totalement fantasmé et halluciné. Et c’est ce qui marque dans ce film, c’est ce regard à la fois hébété, toujours en train de chercher des réponses dans un Los Angeles qui se transforme en total labyrinthe à énigme.

Andrew Garfield est une véritable étoile montante à Hollywood, certains l’ont découvert pour la première fois dans la série Sugar Rush, puis il n’a cessé de grimper de film en film, en côtoyant Todd Haynes, Terry Gilliam, David Fincher ou Martin Scorsese – qui ont chacun contribué à le réveler comme l’un des meilleurs acteurs de 2018. Il a également rempli le cÅ“ur des spectateurs dans des Å“uvres grand public comme The amazing Spider Man, mais aussi Never let me go ou Tu ne tueras point. Il est là le talent de cet homme à tout faire, entre personnage torturé ou personnage au charme fou et qui au vu de sa filmographie n’enchaine pas les rôles et préfère prendre son temps. Cette année il se range dans la catégorie «grand réalisateur» avec David Robert Mitchell (une étoile montante lui aussi), un de nos grands chouchous. Parmi les films plus «chaos» de l’année, Under the silver lake se positionnait dans les plus belles propositions qu’on l’on a vues, ce glissant à la troisième place du podium chez nous et à la première chez les lecteurs. Lorsque Sarah (Riley Keough), une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, le personnage de Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Présenté au dernier festival de Cannes, ce fut le grand film controversé de la compétition cette année. Et les personnes assises à l’étage se souviennent du son de ronflement qui a surgi au milieu du film venant nous décrocher quelques secondes de cet objet de cinéma totalement fou, que certain visiblement n’avaient pas réussi à suivre. En même temps, il faut l’avouer, le film avait tout pour étonner. Un film de 2h19 multipliant les énigmes, les codes dessinés sur les murs et passages secrets. Comme dans It Follows le réalisateur continue de décrire un monde paranoïaque et finalement très intimiste axé sur des personnages (ici seulement le personnage d’Andrew Garfield) prisonniers d’une bulle dont la mise en scène vient sans cesse magnifier par la photographie toujours très léchée.

Si le quartier de Silver Lake situé à Los Angeles a été choisi, c’est peut-être pour son atmosphère silencieuse et calme, en contraste avec l’étrangeté du récit. Mais c’est surtout pour venir créer un décor parfait pour ce personnage, puisque Silver lake est le célèbre quartier des hipsters de la cité des anges. Par ailleurs, c’est ici que se sont implantés les premiers studios dans les années 20 et donc forcément, comme le quartier d’Hollywood, l’atmosphère respire le cinéma et dès les premiers plans cela se fait ressentir. Le personnage d’Andrew Garfield est le parfait rêveur mais aussi un branleur sans emploi sublimé par l’image et son action – celui de l’aventurier et de l’enquêteur dans la ville du cinéma. Il va perdre son appartement, sa voiture se fait saisir. Alors qu’il est tout à fait capable de travailler et de gagner de l’argent, il préfère se perdre dans le paysage nocturne et fêtarde de L.A. C’est autour de son amour perdu (et fantasmé) que s’articule le film et c’est elle qui le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

Le personnage de Sam est en réalité comme le spectateur de Twin Peaks face à la disparition de Laura Palmer blonde comme le personnage de Sarah et nous laisse dans un monde bizarre onirique. À travers ce fantasme de Sarah, c’est le cinéma et l’image qui se met à fantasmer dans tous les sens, dont les références – visibles ou cachées – à la pop cuture viennent apparaitre aux quatre coins du cadre. Le privé, Body double, Inhérent vice, Mulholland drive, Eyes wide shut, Vertigo. Mais aussi à la littérature, la musique, l’histoire d’Hollywood, le star-system. Surtout, on pense à Fenêtre sur cour avec son personnage planté devant sa fenêtre avec ses jumelles. Hitchcock lui aussi semblait Å“uvrer du côté de la paranoïa transformant la fenêtre en écran. À cette idée-là, le film va encore plus loin, Sam sort de son appartement pour y découvrir un monde entier baigné dans la pop-culture, il rentre littéralement dans l’écran – instauré par le cadre de la fenêtre qu’il dépasse pour se rendre sur son balcon – pour y voyager. Le film narre cette volonté de sortir du quotidien et de vouloir une vie à base de sensations. N’est-ce pas l’un de nos plus grands fantasmes de spectateur de rentrer dans un film et de pouvoir s’y balader comme bon nous semble?

Seulement voilà, le réalisateur vient y faire aussi la critique. À travers son personnage naïf et de cette histoire d’amour qui se transforme en thriller paranoïaque, le film saigne Hollywood et cette société de l’image qui régule notre quotidien. Comme Betty/Naomi Watts dans Mulholland drive, le personnage d’Andrew Garfield rêve de célébrité. On ne peut pas passer outre l’inspiration du cinéma de Lynch de par son atmosphère et son étrangeté (le personnage de la femme-hibou, qui d’ailleurs constitue lors d’une séquence horrifique, une scène absolument mémorable) dans cette Å“uvre jusqu’à d’énigmatiques motifs qu’on retrouvait déjà dans INLAND EMPIRE. Par ailleurs, le fait de retrouver Patrick Fischler (l’acteur qui racontait son rêve dans Mulholland Drive) aux côtés d’Andrew Garfield constitue une image forte sur le lien entre les deux films. Notons également que le fameux film de Lynch était déjà une série de clins d’œil au cinéma et formait le paradigme du postmodernisme. Under the silver lake constitue le nouvel opus d’une saga consacrée à la ville des stars, la capitale du cinéma et de tous les mirages. Mais pas n’importe quelle saga, une bien particulière, celle de la ville-mirage où le cinéma contemporain allonge de ses belles images, ses plus beaux personnages et ses questionnements infinis et éternels.

En regardant Under the silver lake, on pense au personnage et à la ville dans Inhérent vice, Mulholland Drive, ou encore Knight of cups. À ces films à clés où nous devons chercher ce qu’ils nous racontent ou plutôt nous laisser nous perdre – elle est peut-être là la véritable beauté. Dans cette ville labyrinthique où les studios constituent une ville dans la ville, où la notion d’espace a alors disparu et où les personnages fictionnels sont rendus comme simple corps errant à la recherche du «pourquoi» permanent. Mais en réalité le point commun entre ces films est l’Amour, perdu, incontrôlable celui qui vient tout détruire, disperser un chaos intérieur. Andrew Garfield incarne en fin de compte un personnage solitaire qui veut seulement avoir l’impression d’exister et d’être aimé. «Rêveur» rimerait donc avec «loser» ? Non, avec «sublime».

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