Montrer la Seconde Guerre mondiale du côté allemand, relater la pire défaite infligée à l’armée Hitlérienne, tout raconter à une échelle humaine et sensitive. Pari très casse-gueule, film très puissant.

Oubliez toute comparaison avec le film homonyme signĂ© par ce très cher Jean-Jacques Annaud: le cathartique Stalingrad, de Joseph Vilsmaier ne rĂ©sume pas un conflit mondial Ă  une lutte sans merci entre deux snipers mais s’inscrit de manière radicale et impressionnante dans la grande tradition du film de guerre antimiltariste. A la diffĂ©rence près qu’au lieu d’user de ficelles classiques, ce long mĂ©trage qui condense une somme d’informations considĂ©rables en seulement deux heures apporte un point de vue nouveau sur des enjeux a priori connus d’avance. C’est d’autant plus emblĂ©matique que le rĂ©alisateur est allemand, raconte une histoire de soldats allemands et dĂ©cortique en creux un sentiment de culpabilitĂ© latente du genre tenace. ConformĂ©ment Ă  l’Histoire, l’action se dĂ©roule fin 1942: les armĂ©es d’Hitler dĂ©barquent en territoire soviĂ©tique. Leur objectif consiste Ă  envahir Stalingrad, et rien d’autre. Sauf que face Ă  la rĂ©sistance russe (très) acharnĂ©e et un hiver (très) rigoureux, cette armĂ©e subit des pertes humaines et matĂ©rielles considĂ©rables. En peu de temps, un lieutenant et ses hommes comprennent qu’ils sont pris au piège et vont bientĂ´t ĂŞtre rĂ©duits Ă  l’état de chair Ă  canon. Ce qui est beau, c’est qu’ils ne se l’avouent presque jamais.

Loin des artifices usuellement dĂ©ployĂ©s, Ă  mille lieux de l’édification et du didactisme scolaire rĂ©gulièrement en vigueur dans de pareils monuments, Joseph Vilsmaier propose une reconstitution historique de la «guerre des tranchĂ©es» Ă  couper le souffle et cherche dans les interstices de son rĂ©cit Ă  capter des tonnes de choses stimulantes: la peur au ventre, l’urgence vitale, l’impact d’un trauma, la fausse robustesse des uns, la vraie couardise des autres, les leurres propagandistes. Un refrain qui, on l’accorde, sur le papier, pourrait paraĂ®tre convenu et qui pourtant n’a jamais Ă©tĂ© exploitĂ© dans ce contexte inĂ©dit et il fallait avoir l’audace du point de vue. RĂ©alisateur consciencieux qui cloue au pilori la pose et les fioritures esthĂ©tisantes (ce qui n’empĂŞche pas la forme d’être soignĂ©e), Vilsmaier prĂ©fère jouer la carte du vĂ©risme boucher en ayant recours aux grands moyens (un immense travail logistique) et en organisant chaque scène avec les tripes, sans tricher avec ses sentiments ni mĂŞme avec la dĂ©tresse de ses personnages. Les intentions de rĂ©aliser un film contre la guerre sont nobles mais proposer un rĂ©sultat aussi viscĂ©ral, Ă  travers les steppes gelĂ©es et les balises piĂ©gĂ©es, est Ă  la hauteur desdites nobles ambitions.

Comme Elem Klimov sur Requiem pour un massacre, film auquel on pense lors de la dĂ©couverte de celui-ci Ă  plus d’un titre, le cinĂ©aste a longtemps hĂ©sitĂ© avant d’embrasser ce projet de blitzkrieg qui a rĂ©clamĂ© au bout du compte 12000 figurants, 100 cascadeurs, 30 acteurs, 22 poids-lourds, 45 camions, 20 camionnettes, 29 omnibus, 50 voitures, 10 traĂ®neaux Ă  moteur, 25 blindĂ©s tchèques, 18 blindĂ©s finlandais, 6 avions, un train, 8 tonnes d’explosifs, 200.000 munitions d’artillerie et 10.000 costumes. C’est en allant Ă  Stalingrad qu’il a ressenti une vraie sensation de malaise, la mĂŞme qu’il essaye de confĂ©rer pendant l’intĂ©gralitĂ© du film. En revenant, il a eu envie de raconter ce «mythe» Ă  la hauteur de simples soldats sacrifiĂ©s pendant la guerre. La dĂ©marche Ă©voque celle de Peckinpah lorsqu’il rĂ©alise Croix de Fer ou de Verhoeven sur Soldier of Orange: une volontĂ© de coller aux sentiments exacerbĂ©s en annihilant les conventions rugueuses du film de genre. Tout d’abord, au moment de l’écriture, Vilsmaier a volontairement Ă©cartĂ© les personnages trop reprĂ©sentatifs comme les officiers ou les gĂ©nĂ©raux pour se focaliser sur des individus simples qui en attendant leur mort imminente cause nostalgie du pays et rĂ©vèle leur manière de faire face Ă  l’horreur. Un moyen pour lui de faciliter l’identification avec le spectateur. Et ça fonctionne. Pendant deux heures de destins incertains plongĂ©s dans le chaos dĂ©lĂ©tère du front Est, on regarde le film la gorge nouĂ©e, notamment lors de cette incroyable scène de bataille dans la neige oĂą les soldats combattent des chars opulents.

Sur le tournage (homérique) qui comme la bataille de Stalingrad a duré cinq longs mois, le réalisateur, également chef-op, a été épaulé par une équipe soudée mais a connu quelques ennuis notamment pour le transport des armes entre le plateau en République Tchèque et les lieux de tournage en Finlande. Ainsi, ces chars russes qu’il a fallu transporter dans un avion Antonov. A l’époque, il a dû respecter la réglementation du contrôle des armes de guerre pendant des convois nocturnes avec une lourde machinerie par -25°C direction le cercle polaire. Genre d’anecdote pas banale. Les acteurs (tous inconnus et tous excellents) ont été choisis pour leur capacité à être les personnages et non à les jouer. Ce qui réclamait un surpassement de soi constant avant et pendant le tournage. Vilsmaier n’a pas fait les choses à moitié: afin qu’ils soient préparés aux conditions drastiques, il leur a fait subir un entraînement militaire très rigoureux. Tout le prix d’une production européenne faste aux moyens Hollywoodiens et qui pourtant dans son style, dans son scénario, dans ses desseins, fait remarquablement la nique aux gros machins débarrassés de complexité sans chercher à imiter les modèles préexistants. Comment? En refusant par exemple d’héroïser les personnages principaux. En refusant de sacrifier ses caractères sur l’autel du spectaculaire. En refusant le manichéisme bêta et l’apitoiement gratos. En refusant d’écraser une larme de crocodile avec une musique pompeuse et des violons lacrymaux. En montrant juste des mecs comme vous et moi qui vont jusqu’au bout de leur voyage sacrificiel en enfer sans faire demi-tour. Peu importe l’origine et le camp; pourvu qu’on ait l’humain, abandonné de tout repère moral, seul avec ses peurs, ses doutes et ses démons.

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