«Il n’y aura pas de fin du monde mais la fin d’un monde. Ma théorie, c’est que les hommes vont s’épuiser entre eux. On va s’épuiser à un point où l’on va arriver à une représentation du monde telle qu’Alfonso Cuaron l’a proposée dans LES FILS DE L’HOMME. C’est la vision la plus biblique et la plus vraisemblable, selon moi, de ce qui nous attend dans les années à venir.» Et si Richard Kelly avait prédit il y a 15 ans le chaos dans lequel nous pataugeons aujourd’hui? Présenté au Festival de Cannes en 2006 en compétition, SOUTHLAND TALES de Richard Kelly, qui sort en Blu-ray chez Arrow fin janvier 2021, avait prévu la manière dont se termine un monde. Politiques bling bling, terrorisme… Revoir le film se révèle encore plus éclairant. Et édifiant.

L’introduction de Southland Tales rend compte de l’état du monde trois ans après le «bang» qui a eu lieu non pas à New York mais au Texas. Ce n’est même plus la troisième Guerre Mondiale puisqu’il agonise, touche à sa fin. Suite à cette catastrophe, deux forces politiques se sont créées aux États-Unis: l’extrême gauche des néo-marxistes et l’extrême droite du groupe USIDent. Les deux se livrent une bataille sans merci pour remporter le vote des 55 grands électeurs californiens. Entre eux, le Baron, entouré d’une créature (Bai Ling) et de scientifiques bizarroïdes, est un industriel très puissant, un magnat de l’énergie, qui a orchestré la machination entre une starlette du X (Sarah Michelle Gellar) et un acteur de cinéma (The Rock), célèbre acteur marié à la fille du candidat républicain à la vice-présidence, Bobby Frost (Holmes Osbourne). Le but, c’est de faire exploser un scandale et de monter les deux camps politiques l’un contre l’autre. En parallèle, deux chefs néo-marxistes organisent un faux assassinat dans une vidéo rappelant le passage à tabac de Rodney King, mais rien ne se passe comme prévu. C’est ce choc des cultures qui va précipiter le monde vers l’apocalypse.

CRISE ÉCONOMIQUE
Dans Southland Tales, les autorités du pays ont mis en place une salle de contrôle démesurée qui se trouve chez USIDent. Là-bas, la femme de Bobby Frost, Nana Mae Frost (Miranda Richardson) propage ses informations et surveille la Californie du Sud. Il s’agit d’un Big Brother nourri au Patriot Act en charge du maintien de la surveillance, un cousin de la société militaire privée BlackWater qui vient opérer au niveau des villes américaines afin de faire respecter l’ordre dans un contexte de crise énergétique majeure. La solution pour y répondre? Le fluide karma, un concept inventé par Richard Kelly en référence à Kurt Vonnegut, qui avait créé le glace-neuf dans son roman Le berceau du chat. Le Baron a imaginé une gigantesque machine creusant sous la surface de l’océan jusqu’à la croûte terrestre pour mettre à jour une réserve de pure énergie liquide. Au contact de l’air, elle s’oxyde et se transforme en énergie exploitable. D’où l’invention d’appareils alimentés via ce champ énergétique (un peu comme le Wi-Fi). Progressivement, la ville plonge dans un brouillard marin. En fait, c’est la machine posée au milieu de l’océan qui génère cette mystérieuse nappe. L’azote liquide se répand sur le paysage californien: «A l’origine de Southland Tales, il existe Les Hommes creux, un poème de T.S. Eliot dont la chute est un phénomène de pessimisme (C’est ainsi que finit le monde ; C’est ainsi que finit le monde; C’est ainsi que finit le monde; Non par un boum, mais par un gémissement). En réalité, la chute de ce poème a été modifiée à des fins satiriques, précise Richard Kelly, interviewé lors de la sortie de Southland Tales en Blu-ray chez Wild Side en 2009. Dans les mois qui ont suivi la première mouture du scénario, il y a eu le 11 septembre, puis le Patriot Act et la guerre en Irak. Je me suis mis à ajouter une à une des couches de sous-texte politique dans le script et à y mêler les influences de Phillip K. Dick, Kurt Vonnegut, Andy Warhol ou encore celle du film noir. En quatre ans, le film a évolué et s’est peu à peu transformé en quelque chose de plus substantiel et de plus profond. Ce film est le triste récit de ce qui se passe après Donnie Darko et comment tout finit par s’effondrer. Dans le futur parallèle de Southland Tales, la machine de guerre est à cours d’essence et il n’y a pas d’alternative. Pas d’énergie alternative, du moins

RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
«Il y a de bonnes chances que le réchauffement de la planète soit le «gémissement» annoncé par T.S. Eliot. Peut-être notre destin est-il en effet de nous dissoudre lentement dans les limbes. Mais Southland Tales vous emmène sur un tout autre chemin. Celui qui se termine par un «boum». Et s’il y avait une voie pour en terminer avec toute forme de souffrance? Et si, dissimulé quelque part, il existait un détonateur? Un détonateur qui nous aiderait à en finir avec cette foutue planète une bonne fois pour toutes. Vite et sans douleur. Enfin, je ne devrais pas dire «vite». Parce que d’après moi, il faut deux heures trente et une minutes pour expliquer comment finit le monde. Je suis désolé que ce ne soit pas plus court, mais il n’y avait pas d’autre solution. Il n’y a pas d’alternative. Pas d’énergie alternative, du moins. Jusqu’à ce qu’un jour, une mystérieuse corporation allemande débarque dans le sud avec une nouvelle invention d’enfer. Un traitement pour notre maladie

TERRORISME
«Est-ce que les personnages évoluent dans un scénario ou dans la réalité? La menace terroriste est-elle réelle ou cherche-t-on à faire peur pour nous faire consommer ou voter pour untel? Je n’ai pas de réponses à ces questions, de la même façon que Southland Tales ne prétend pas délivrer de solutions. Je retiens juste un constat: beaucoup d’Américains ont flippé après le 11 septembre avant de changer radicalement dans leurs opinions et même virer de bord. C’est pour cette raison que le film démarre par une explosion filmée au caméscope par deux enfants. Dans Donnie Darko, j’avais déjà l’idée du réacteur d’avion qui s’écrase sur la chambre du protagoniste avant le 11 septembre.»

POP CULTURE
«A l’époque, nous avions plus de moyens pour la bande-son de Southland Tales que sur celle de Donnie Darko. Ensuite, il y a Moby dont la musique constitue le véritable pouls du récit. Elle a quelque chose de très sud-californien évoquant aussi bien Malibu que Vénice et distille l’atmosphère futuriste et aérienne que je souhaitais dès le départ. Le cinquième chapitre de Southland Tales s’appelle Memory Gospel, en référence au morceau de Moby qui est né un 11 septembre et qui, le jour de son anniversaire, a vu de son balcon à New York les deux tours du World Trade Center s’effondrer. Je choisis mes bandes-son en fonction de l’époque où se déroule le récit. Dans Donnie Darko, on n’avait pas pu avoir tous les morceaux new-wave que nous voulions et j’avais fait appel à Michael Andrews pour l’atmosphère. Dans Southland Tales, on entend également une version surf de Wave of Mutilation, des Pixies, une influence pop du film. J’ai écrit une scène entière avec cette chanson en tête. Je voulais qu’il y ait du Muse. J’aime beaucoup leur répertoire et j’ai utilisé l’une de leurs ballades lors d’un passage très mélo avec Sarah Michelle Gellar et The Rock. Je reste intimement convaincu que leurs morceaux les plus lents sont aussi les plus beaux. L’utilisation de la musique peut également se faire de manière détournée, dans les dialogues. Par exemple, une discussion entre The Rock et Mandy Moore respecte littéralement les paroles d’un tube de Jane’s addiction, Three days. C’est la chanson que je préfère au monde et que j’écoutais en boucle lorsque j’étais à la fac. Elle parle des trois derniers jours avant la fin du monde, soit la période couverte par le film. Lorsque dans la chanson, on entend les paroles «The shadow of the morning light» (l’ombre de la lumière du matin), je me représente dans la tête la faille temporelle et l’inter-dimension. Autrement, la salle de jeux «Fire Archive», le lieu où les soldats viennent décompresser et qui servira de décorum à la séquence musicale de Justin Timberlake, tire son nom d’un autre groupe que j’adore, Archive Fire. Enfin, sur scène, pendant la fête de fin du monde dans le mégazeppelin, le personnage du Baron joué par Wallace Shawn reprend la chorégraphie du Vogue de Madonna avec Bai Ling. Je trouvais amusant que pour un personnage aussi détestable et poseur que lui, il aime «prendre la pose». Sinon, je voulais Rebekah Del Rio, que j’avais vue dans une scène très marquante de Mulholland Drive. Ça, c’est clairement un clin d’œil à David Lynch

CHAOS / FIN DU MONDE
«J’ai toujours été obsédé par ce qui est en lien avec l’Apocalypse. Rien que de chercher à déchiffrer le symbolisme crypté du livre des Révélations donnerait la migraine à n’importe qui. Un ami m’a d’ailleurs fait remarquer qu’un débat très sérieux agite les théologiens pour déterminer si le livre des Révélations a été écrit par Saint Jean sous l’influence de champignons hallucinogènes. Allez savoir. Un autre ami m’a envoyé un lien vers une histoire très dérangeante qui évoque un Hiroshima américain. Apparemment, il s’agirait d’une des nombreuses attaques terroristes que prépare Al-Qaïda. Plus précisément, celle où ils parviennent à infiltrer des armes nucléaires (achetées par Oussama Ben Laden à la mafia russe) en passant la frontière du Mexique vers le Texas avec l’assistance de guérilléros. Ensuite, les bombes frappent des villes de taille moyenne, là où la surveillance antiterroriste n’est pas très poussée. Si ça, ce n’est pas l’Apocalypse… Mais où cela nous mènerait-il? Dans Southland Tales, la voix-off du narrateur (Justin Timberlake) balance des citations de l’Apocalypse, mais de manière ironique. Elles fonctionnent comme des running-gags chez un personnage qui voit tout, a tout compris avant tout le monde et agit comme un démiurge. Dans la construction de l’histoire, il règne un tel chaos que l’on peut y voir une nouvelle interprétation du livre de l’Apocalypse. Ma théorie, c’est que les hommes vont s’épuiser entre eux. On va s’épuiser à un point où l’on va arriver à une représentation du monde telle qu’Alfonso Cuaron l’a proposée dans Les fils de l’homme. C’est la vision la plus biblique et la plus vraisemblable, selon moi, de ce qui nous attend dans les années à venir. Là où le film est très fort, c’est qu’il montre l’hystérie collective, la nécessité de se cacher pour se protéger mais aussi le besoin de se retrouver, de retourner à une époque révolue. C’est aussi pour cette urgence que j’ai réalisé Southland Tales. Donnie Darko et Southland Tales ressemblent à des thérapies préventives qui décrivent le monde tel qu’il pourrait devenir et surtout tel que je le ressens. En même temps, ils retranscrivent ce qui flotte dans ma tête au moment où je les écris

PORNO, TRUMPISATION & POLITIQUE BLING-BLING
Des éléments réels (les images du président Bush en visite au comté d’Orange, des incendies, des plans aériens de la jetée de Santa Monica et des archives d’Arlington West, le mémorial avec les croix) ont été détournés pour les besoins de la fiction mais créent un parallèle flippant. Richard Kelly joue les prophètes et il avait raison: le monde poubelle était à portée de main. «Au moment de tourner Southland Tales, Paris Hilton avait tourné un spot en réponse à John McCain, qui s’était servi de son image pour discréditer Barack Obama. Krysta, le personnage joué par Sarah Michelle Gellar, est l’incarnation de cette culture de la presse à scandale qui finit par avoir une grande influence sur la scène politique en se rendant quasiment incontournable. Quand John McCain se sert de l’image de Paris Hilton ou de Britney Spears, ce n’est pas si éloigné de Krysta qui fréquente les hautes sphères politiques. Elle est la fusion parfaite entre l’éditorialiste politique et l’actrice porno. Ce qui, en soi, propose un mélange assez détonant. Mais ce personnage joue un double jeu et tente de monter deux camps politiques (les républicains et les néo-marxistes) l’un contre l’autre pour le compte d’un monstre avide (le Baron). Dans le chapitre 3 de la bande-dessinée – qui n’est pas représenté étant donné que le film commence au chapitre 4 –, on apprend que le scénario de Boxer (The Rock) a en fait été écrit par Krysta. C’est le document qui, aux yeux de tous, décrit la fin du monde. Pendant tout le récit, Boxer est persuadé d’en être le scénariste; et c’était la mission de Krista.»

FLUIDE KARMA
«Dans Southland Tales, Bai Ling est la clé du mystère. La sorcellerie chinoise a appris à son personnage l’existence du serpent enroulé autour du noyau de la Terre, d’où provient le fluide karma, essentiel et vital pour les personnages. C’est elle qui est responsable de la faille temporelle mais aussi de l’amnésie de Boxer (The Rock). Elle le manipule comme une mante-religieuse dans les films noirs des années 50 parce qu’elle en sait plus que lui. Le personnage de Boxer est comme Donnie Darko: il doit mourir, se sacrifier pour que les doubles mystiques, joués par Seann William Scott, se rencontrent et ne forment plus qu’un. On apprend à un moment donné dans Southland Tales que les singes n’ont pas survécu au passage dans une faille temporelle et qu’il a fallu envoyer un être humain. Mais en envoyant un être humain dans la faille, les scientifiques ont créé un double. Ce thème a été régulièrement exploité dans d’autres films comme Retour vers le futur 2. Dans Donnie Darko, on retrouve l’idée du double, de l’être parallèle. Lorsque les doubles s’accorderont, qu’ils se regarderont en face et qu’ils s’accepteront, alors il y aura un élu

DÉBAT BINAIRE / GÉNÉRATION SACRIFIÉE
Dans Southland Tales, tout est placé sous le signe du double et de la dualité: certains ont des doubles physiques, d’autres des doubles personnalités. C’est le principe même des routes divergentes. Pour Richard Kelly, c’est une métaphore de la bipolarisation des États-Unis, celle-là qui semble nous atteindre là, maintenant, un peu partout en Europe. Les deux personnages joués par Seann William Scott ne sont pas des jumeaux mais des doubles, des calques: l’un inconscient, l’autre amnésique. Boxer, celui interprété par The Rock, devient Jericho Cane, son double. Ces deux personnages ont traversé la quatrième dimension. Comme pour un atome, ils ont été coupés en deux. Le salut de l’humanité, c’est juste un homme qui se serre les deux mains. On le comprend avant eux: ces deux personnages sont les seuls à pouvoir sauver l’humanité. On saisit ainsi l’origine des tatouages de Boxer/Jericho Cane (chacun représentant une religion). Toujours convaincu que Southland Tales n’est qu’une simple blague pop? Son auteur voulait parler de sa génération sacrifiée, d’une impasse, d’un trou noir (le fameux Black Hole). Il a payé le prix cher.

FILM INACHEVÉ
«Je voudrais essayer de faire une version plus longue avec un nouveau montage. J’aurais adoré pouvoir insérer plus de plans numériques comme celui, réalisé par Thomas Tannenberger, où l’on voit The Rock dans la tour Treer. Mais vu notre budget, c’était déjà pas mal. Au niveau de la narration, Simon Theory, le personnage incarné par Kevin Smith, est lié à un épisode Irakien. On le voit très tard dans le film et on le revoit à bord du mégazeppelin. Sa biographie est détaillée dans la bande-dessinée mais dans ce montage-là, on ne le voit quasiment pas. Il est rattaché au personnage joué par Janeane Garofalo, intégralement coupée au montage pour raccourcir la durée. Mais leurs scènes devraient être réintégrées dans la version longue. J’aurais aimé montrer ce qui s’était passé dans le désert dans les trois premiers chapitres de Southland Tales et intégrer tout l’aspect psychédélique du passage à travers la faille temporelle. J’avais plein d’idées, comme celle d’une scène où des singes étaient projetés dans la faille. Mais on n’a pas eu le budget suffisant. Le film a coûté moins de 18 millions de dollars et le tournage a duré 30 jours. Pour que ce soit faisable, il a fallu tout planifier à l’avance, bien s’organiser et tourner extrêmement vite. Je ne pourrai jamais refaire un film qui ait autant de gueule pour un budget et des délais équivalents.»

Dans Southland Tales, le monde a beau s’éteindre, il est resté le même, depuis la nuit des temps. Mais là, c’est promis, ce monde-là accouchant d’enfants heureux et d’adultes dépressifs est révolu, c’est le vrai bang, le raz de marée de la crise. L’immense cirque grotesque de ce Southland Tales, travaillé par Kafka (l’illogisme), Orwell (le communisme selon La ferme des animaux) et K. Dick (dimensions parallèles, flics louches, contre-culture souterraine, hallucinogènes) nous perd dans des détails, des anecdotes, des digressions pour provoquer un chaos prophétique. Le seul moyen de s’en sortir en tant que spectateur, c’est de s’attacher aux personnages qui cherchent à accomplir leur destin envers et contre tous, sans nécessairement savoir où ils sont ni où ils vont. Ils sont perdus, comme nous.

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